samedi 20 octobre 2018

Les souvenirs - David Foenkinos

En résumé.

Le narrateur est veilleur de nuit dans un hôtel parisien - un emploi qu'il a choisi car il lui laisse le temps de trouver l'inspiration pour ce livre qu'il rêve d'écrire. Si sa vie professionnelle rime avec routine, sa vie privée connaît quelques remous. Son grand-père vient de mourir, et il s'aperçoit qu'il n'a pas su être à ses côtés pour ses derniers jours. Lorsque sa grand-mère, désormais veuve, s'échappe de la maison de retraite dans laquelle elle a été placée, il n'hésite pas à se lancer à sa recherche. Il finit par la retrouver, à Etretat, et une fois ensemble, grand-mère et petit-fils vont partager de tendres moments, autour de leurs souvenirs. Lors de ce voyage, le narrateur rencontre Louise, dont il va tomber amoureux...

Mon avis.

Les souvenirs est mon deuxième roman de David Foenkinos, après La Délicatesse lu quelques années plus tôt. C'est dans le cadre du Pumpkin Autumn Challenge 2018 que j'ai décidé de me tourner vers ce livre, afin de compléter la catégorie "Pommes au four, tasse de thé et bougie" du menu "Automne - Douceur de Vivre". J'avais envie d'une lecture réconfortante, sans prise de tête, et bien écrite. Pari réussi avec ce livre plein de douceur !

J'ai pu lire à droite, à gauche, qu'il fallait avoir un moral d'acier avant d'entamer cette lecture, au vu des thèmes abordés. Certes, le deuil, la vieillesse, la séparation, suite à un décès où à une rupture amoureuse confèrent une certaine nostalgie à l'ensemble du récit. Toutefois, je ne l'ai pas trouvé déprimant pour autant. Ces choses-là font partie de la vie et l'auteur les abordent avec beaucoup de simplicité, de tendresse et de beauté. Ces événements, de part les émotions qu'ils provoquent chez le narrateur, vont lui donner l'entrain et l'inspiration nécessaires à l'écriture de son livre. Ce sont ces souvenirs qui alimentent son envie de créer et d'enfermer sa mélancolie dans une production artistique. Par ailleurs, d'autres thèmes à connotation plus positive contrastent avec la douleur du temps qui passe. Je pense, bien sûr, à l'amour et à l'histoire que la narrateur va vivre avec Louise. Cette partie de l'intrigue ne constitue en aucun cas la charpente de l'édifice, elle vient juste y apporter sa pierre, d'une jolie manière. C'est aussi l'occasion d'évoquer le poids de la transmission entre générations, nos amours naissants, notre avancée dans la vie font écho à ceux que nos aïeux ont pu vivre, c'est comme s'ils nous passaient le relais, à leur disparition. Rien de bien dramatique, c'est la vie qui continue... J'ai pu lire que ce roman était en fait une autobiographie. Après avoir cherché des éléments sur la vie de David Foenkinos, il semblerait que ce soit pure fiction car rien ne correspond avec la réalité. Mais c'est vrai que c'est piégeant, tellement on entre dans l'intimité du narrateur.

Dans la première partie du livre, j'ai été déboussolée par la narration (qui se fait à la première personne). Je ne savais pas vraiment où on voulait m'embarquer, cela me semblait un peu fouillis. On me parlait d'un grand-père, puis d'une grand-mère, puis d'un père et d'un fils qui ne sait pas quoi raconter dans son livre. J'ai compris, petit à petit, qu'il n'y aurait pas une intrigue franche et déterminée dans ce livre mais que ce serait plutôt une ode aux souvenirs, pêle-mêle, tels qu'ils viennent à l'esprit du narrateur. Le concept est poussé jusqu'au bout puisque entre chaque chapitre (au demeurant très courts), sont glissés des bribes de souvenirs (à peine quelques lignes) de personnages célèbres (Saint Lazare, Alois Alzheimer, Vincent Van Gogh) ou d'inconnus (Gérard, le policier en première ligne, le peintre du tableau de la vache) mais toujours en lien avec le chapitre qui précède. J'ai trouvé l'idée plus sympathique, elle apporte une plus-value à l'intrigue générale. Le style d'écriture est très fluide, on a l'impression qu'on assiste à un monologue d'une personne qui nous raconterait sa vie, au travers de ses souvenirs. Le récit du narrateur est émaillé par quelques réflexions pertinentes. Une m'a marquée plus que les autres : le père du narrateur a travaillé d'arrache-pied toute sa vie et lorsqu'il doit partir à la retraite, c'est tout son monde qui s'écroule. Il continue d'aller au bureau tous les jours mais se rend vite compte que ses collègues poursuivent leur vie, sans lui et ne l'incluent plus dans la gestion des dossiers. Il réalise alors que sa vie professionnelle avait pris le pas sur sa vie privée et qu'il ne lui reste plus rien maintenant qu'il est hors-circuit. Rien d'original dans cette anecdote mais ça m'a fait du bien de le lire et de me souvenir de faire attention aux limites à dresser entre vies professionnelle et privée. 

En conclusion, je vous conseille ce petit livre qui parle de la vie, sans prétention, celle du quotidien, celle qui nous concerne tous. Le récit est empreint de douceur, de tendresse et de bienveillance, il saura vous réconforter même si les thèmes abordés ne sont pas toujours des plus heureux.

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Un style d'écriture agréable, fluide et tout en simplicité.
+ L'impression de douceur et de sérénité qui se dégage à la lecture.
+ Les petits souvenirs incrustés sont une bonne idée.

- Dans la première partie du livre, on ne voit pas vraiment où l'auteur souhaiter nous embarquer.

Dernières infos.

Les souvenirs a été publié en 2011 et il compte 290 pages. Il a été adapté au cinéma en 2015 par Jean-Paul Rouve et mettant en scène, entre autres Michel Blanc et Annie Cordy. David Foenkinos est également l'auteur de La délicatesse, Le Mystère Henri Pick, Charlotte ou encore Le potentiel érotique de ma femme.

Ma note.

samedi 6 octobre 2018

L'arrière-saison - Philippe Besson

En résumé.

Ben s'agite derrière son comptoir, dans ce café de Cap Cod (côte Est des Etats-Unis), éclairé ce soir-là par le coucher du soleil typique de la fin Septembre, cette lumière franche qui annonce le début de l'automne, froid et rugueux. Les gestes de Ben sont empreints d'une certaine nervosité, comme s'il s'imprégnait des états d'âme de sa cliente fidèle, Louise, accoudée au bar, dans sa robe rouge qui la sublime. Elle attend Norman, son amant, qui doit aujourd'hui quitter sa femme pour la rejoindre, elle, son amour illégitime. Lorsque la clochette retentit, ce n'est pas Norman qui pousse la porte du café mais Stephen, le vieil amour de Louise qui l'a quittée quelques années auparavant pour une amie du couple. Aujourd'hui célibataire, il espérait bien tomber sur cette ancienne conquête dont il est toujours amoureux. Voilà une soirée étrange pour Louise, qui se trouve désormais partagée entre deux hommes. Les souvenirs se bousculent, les sentiments s'agitent, comme Ben, derrière son comptoir.

Mon avis. 

L'arrière-saison fut l'objet d'une relecture. Alors que l'automne montre le bout de son nez, j'avais envie de ressortir ce livre des étagères de ma bibliothèque. Au commencement de l'histoire de Louise et de ses trois mâles, il y a ce tableau d'Edward Hopper, Nighthawks (1942), souvent traduit par Les Noctambules ou Rôdeurs de Nuit. Ce peintre américain, très célèbre pour ses tableaux qui pointent la solitude de l'homme moderne, est très certainement mon peintre préféré. Je suis à chaque fois bouleversée par les décors qu'il propose et les âmes humaines qui les habitent. Les sentiments qui se dégagent de ses toiles sont si justes, si profonds, si émouvants... Alors comment résister à cette proposition de Philippe Besson de raconter les tourments des protagonistes de ce tableau qui sert de couverture au livre ?

Si vous voulez de l'action, je vous arrête tout de suite, car ce livre est plutôt du genre contemplatif. L'auteur respecte d'une main de maître le rythme qui se dégage de ce tableau, à savoir cette lenteur de la pensée un Dimanche soir, dans un café désert, alors que la nuit fait doucement son apparition. L'action est minime, les dialogues rares et succincts, chaque intervention étant fouillée par le narrateur omniscient. Chaque personnage est ainsi passé sous le microscope des sentiments afin de détecter la maladie des regrets mais aussi les espoirs qui naissent dans chaque prise de décision. Malgré la simplicité du décor et de la scène, l'ambiance est pesante, chacun rumine et sait que cette soirée aura un impact déterminant sur leurs cœurs solitaires. Ce sont la mélancolie et la nostalgie qui dominent le tableau, mais aussi la lecture. Un accord divin, délicat et sensible, entre les pensées des protagonistes, ce café ancien qui appartient à la vieille Phillies, la fin de l'été, le coup de pinceau de Hopper et la plume de Besson. Cependant un risque demeure avec ce genre de narration, celui d'ennuyer le lecteur. Pour ma part, ce ne fut pas le cas car le projet de donner vie à un monument de la peinture me séduit beaucoup. Pour autant, j'ai trouvé certains passages assez longs et je me suis parfois sentie frustrée lorsque le narrateur prend le soin de décrire chaque intervention des personnages. Cela contrariait mon envie d'en savoir plus, de rendre cette intrigue un peu plus dynamique. La longueur du livre (un peu moins de 200 pages) est adaptée. Plus de longueur aurait vraiment lassé le lecteur. 

Voilà pour la forme. Pour ce qui est du fond, le message final proposé par Philippe Besson est intéressant. Si on récapitule, Louise souhaite avec ardeur que son amant quitte enfin la femme qu'il trompe depuis des mois pour qu'ils puissent enfin avoir une vraie relation de couple, stable et légitime. Quelques années auparavant, ce fut elle la femme que Stephen quittait pour aller convoyer en justes noces avec une autre femme. Les réflexions de Louise prennent alors une autre tournure, et pourraient être celles de ce quatrième personnage qu'est la femme que l'on abandonne parce qu'elle ne fait plus l'affaire et dont on parle peu dans ces quelques pages. Et comme les choses n'arrivent jamais par hasard, ces constations interviennent ce soir-là, alors que Stephen fait sa réapparition, rappelant à Louise des souvenirs douloureux. De même, Stephen est aujourd'hui Norman, l'homme pivot qui a le pouvoir de faire le malheur de l'une et le bonheur de l'autre, bien présent dans l'esprit de Louise mais peu décrit dans le récit. Au fur et à mesure des chapitres, se met donc en place un jeu de miroir entre les quatre protagonistes, entre Louise et la femme de Norman et entre Stephen et Norman. Le récit nous invite donc à fouiller les apparences, à dresser un portrait exhaustif des personnages mais aussi à mettre en relation les divers sentiments qui les animent. C'est en cela que l'intrigue est plus complexe que l'on pourrait le croire à première vue.

En somme, un petit livre que je vous conseille pour les soirées automnales à venir. Il se lit vite, s'emporte facilement et vous promet de passer un beau moment en compagnie de ces personnages travaillés avec finesse et délicatesse.

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Le projet de l'auteur : donner vie au tableau Nighthawks d'Edward Hopper. 
+ L'intrigue, en complète adéquation avec le ton du tableau. 
+ Des personnages travaillés, dont les ressentis sont décrits avec une précision chirurgicale.
+ La complexité des relations entre les personnages, malgré l'apparente simplicité de la scène.

- Quelques longueurs, surtout en fin de livre, quand on se lasse un peu des interruptions de dialogue pour décortiquer les pensées des protagonistes. 

Dernières infos.

L'arrière-saison a été publié en 2002 et compte 191 pages.

Ma note.

jeudi 4 octobre 2018

Throwback Thursday - Livre préféré de l'été 2018

Bonjour à tous !

Le Throwback Thursday est un rendez-vous repris par Betty Rose Books sur son blog. Les consignes sont très simples: chaque Jeudi, nous devons proposer un livre en accord avec le thème que Betty Rose Books nous aura concocté. Le but est de revenir sur des lectures passées d'enrichir notre Wish List en découvrant le choix des autres Bloggeuses!

Je tiens à préciser que toutes les images liées au Throwback Thursday proviennent du blog de Betty Rose Books.
Cette semaine, le thème est Instantanés de vie.

Pour l'occasion, voici le livre que j'ai choisi :

Orgueils et Préjugés
Jane Austen
Voilà un thème qui prolonge l'été, malgré le froid automnal qui pointe le bout de son nez depuis quelques jours, pour mon plus grand plaisir. Dans l'ensemble, je suis plutôt satisfaite de mes lectures estivales, même si je ne les ai pas jugées assez nombreuses. Toutefois, il y en a vraiment une qui se détache du lot, un véritable coup de cœur, un livre que j'ai eu beaucoup de mal à lâcher... Je veux bien sûr parler de ce classique de la littérature anglaise, Orgueil et Préjugés. Mon tout premier Jane Austen. J'ai mis du temps à franchir le pas, ayant peur d'être le vilain petit canard déçu au milieu de cette vaste étendue d'avis enthousiastes. Mais dès les premières lignes, j'ai compris que je viendrai à mon tour grossir les rangs des inconditionnels de Jane Austen...

En résumé : En plein XIXème siècle, dans une famille anglaise appartenant à la bourgeoisie. Le père et la mère Bennet ne savent plus où donner de la tête... Cinq filles à marier, si l'on veut leur assurer un avenir car la loi de l'époque est claire : s'il n'y a pas de descendance masculine dans la famille, l'héritage sera destiné au membre masculin le plus proche du père dans la lignée des Bennet. Comme les choses se goupillent plutôt bien, le cousin héritier a bien l'intention d'épouser une de ses cousines. Dans le même temps, de nouveaux voisins arrivent, mâles, célibataires et ayant de l'oseille. Si la mère Bennet est déjà en train d'imaginer ses filles faisant partie de la haute société, qu'en sera-t-il pour les principales concernées ?

Mon avis : Dans cette lecture, je crois que j'ai tout aimé... La plume de l'auteur, qui rend cette histoire dynamique, prenante et intelligente. Les piques adressées au fonctionnement de la société de l'époque, déguisées par l'humour, sont délicieuses. Elizabeth apparaît comme une jeune fille impertinente mais incroyablement intelligente, en avance sur son temps et qui, par ses traits d'esprit, fait ressortir la bêtise de ceux qui l'entourent. Les intrigues sont ficelées avec minutie. Jane Austen tisse sa toile d'une main de maître, ce qui nous permet de passer un moment exquis, où l'on n'a pas le temps de s'ennuyer une seconde. Si vous hésitez encore à vous plonger dans ce classique, je vous conseille vivement de franchir le pas ! 

dimanche 23 septembre 2018

Une histoire des abeilles - Maja Lunde

En résumé.

Angleterre, 1851. William a toujours rêvé de faire partie de ces scientifiques qui bouleversent le quotidien des gens grâce à leurs inventions. Après avoir eu de nombreux enfants, l'obligeant à prendre un job alimentaire, il a vu tous ses espoirs s'envoler en fumée. Il est aujourd'hui enlisé dans la dépression et ne parvient plus à sortir de son lit pour se confronter au monde extérieur. C'est Edmund, son fils, qui va lui donner la force de se relever, grâce à un livre sur les abeilles négligemment posé sur son bureau. William a alors l'idée de construire une ruche révolutionnaire pour épater son fils.

Ohio, 2007. George est à la tête d'une exploitation apicole en pleine cambrousse américaine. Passionné par son métier, il espère bien que son fils reprendra les rênes de l'entreprise. Seulement, Tom a d'autres projets, dont celui de devenir écrivain. Comme un malheur n'arrive jamais seul, les abeilles de George commencent à disparaître mystérieusement annonçant le début de l'Effondrement.

Chine, 2098. Les abeilles ayant disparu, hommes et femmes sont obligés de polliniser la nature à la main. Tao fait partie de ses ouvriers d'un nouveau genre. La disparition tragique de son fils, Wei-Wen, va la conduire jusqu'à Beijing, ville désormais déserte, pour obtenir enfin des réponses.

Mon avis.

Cela fait un moment que ce livre me faisait de l’œil, depuis sa publication lors de la rentrée littéraire 2017. Si vous avez eu l'occasion de vous balader sur ce blog, vous aurez très certainement deviné que l'environnement est un thème qui m'est cher. Ce livre, à la frontière entre fiction et réalité, avait donc tout pour me plaire, surtout que je n'avais jusqu'à présent rien lu sur la disparition des abeilles. Malheureusement, ce fut une déception et je vous explique pourquoi sans plus tarder.

Une histoire des abeilles est un livre riche, développé, détaillé et documenté. On sent bien que Maja Lunde, norvégienne de son état, a fait de multiples recherches pour informer le lecteur du rôle primordial des abeilles dans la pollinisation et par voie de conséquence, dans l'agriculture. Elle est même remontée aux origines des ruches, à travers le personnage de William Savage. J'ai même pensé qu'il faisait véritablement partie de l'histoire apicole mais après vérification, il n'est que fiction. Les trois personnages apportent de la robustesse au message écologique que souhaite faire passer l'auteur. La disparition des abeilles et ses multiples conséquences (économique, agricole, sociale) s'ancrent dans le réel, au niveau micro (George croule sous les dettes depuis qu'il ne peut plus faire travailler ses abeilles) mais aussi macro (en 2098, c'est la société entière qui est pénalisée par la disparition des insectes). En cela, le récit est efficace et touche n'importe quel lecteur, lui faisant prendre conscience de l'imminence et de l'ampleur de la catastrophe. Un autre thème abordé, outre les abeilles, est la relation filiale. Chaque personnage se débat avec sa descendance, avec plus ou moins de virulence. Dans tous les cas, il y a une volonté de transmettre le patrimoine des abeilles - peut-être que se cache ici la volonté de l'auteur de nous faire réaliser que chaque génération a un impact sur les conditions de vie des générations qui suivront. Ainsi, le destin des abeilles ne s'est pas décidé en une dizaine d'années. Il a été préparé pendant des siècles, au gré des multiples évolutions technologiques (ruches, pesticides, méthodes apicoles) qui ont eu un impact sur les abeilles. Ainsi, ce livre peut être appréhendé sous de multiples facettes et ne contient pas qu'un seul message, simpliste, mais plusieurs, qui doivent nous amener à nous interroger sur notre place en tant qu'habitant de ce monde ayant un rôle sur notre environnement mais aussi en tant qu'individu qui prépare l'avenir pour les générations futures.

Malgré la richesse du texte, je n'ai pas été entièrement convaincue par cette lecture. Si j'adhère au fond, c'est-à-dire au message développé par Maja Lunde, je n'ai pas été séduite par la forme. Le récit est pourtant dynamique, construit sur une alternance des points de vue des trois personnages. Par son ambiance un peu glauque et inquiétante, c'est l'histoire de Tao qui l'emporte sur les autres, colorant le livre d'une impression étrange, parfois oppressante, voire même angoissante (à raison, on parle quand même de la disparition des abeilles). Je ne me suis pas attachée aux personnages : William m'a paru très distant et froid, je n'ai pas compris les idées de George que je n'ai pas trouvé très intéressant et le personnage de Tao est noyée dans cette ambiance sordide. On reste confiné dans leurs quotidiens, alors que j'aurais imaginé que l'auteur nous parlerait davantage des conditions qui ont provoqué la disparition des abeilles et les luttes qui auraient pu voir le jour entre citoyens et entreprises pro produits phytosanitaires. J'aurais également aimé en savoir davantage sur l'Effondrement, ce point de bascule qui a changé complètement le visage d'une ville comme Beijing. Pour la faire courte, je trouve qu'il manque de la matière, ne serait-ce que pour approfondir les arguments et donner un contexte encore plus général à ce qui est déjà proposé.

Néanmoins, cela reste un livre à mettre entre toutes les mains, afin de sensibiliser le plus grand nombre à ce danger qui nous concerne tous. J'enjoins donc tout lecteur à ne pas passer à côté de cette lecture riche en réflexions !

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ La richesse des thèmes abordés (disparition des abeilles et ses conséquences, poids de l'héritage, relations filiales)
+ L'organisation du récit qui se veut dynamique.
+ La part visionnaire : comment vivrions nous sans les abeilles ?

- L'ambiance parfois sordide.
- Des personnages pas particulièrement attachants.
- Certains volets auraient pu être plus approfondis.

Dernières infos.

Une histoire des abeilles a été publié en 2017 et compte 396 pages.

Ma note.

samedi 15 septembre 2018

Amours - Léonor de Récondo

En résumé.

1908, une maison cossue dans le Cher, deux femmes et un homme à tout faire, Céleste, Henriette et Pierre, et leurs maîtres, Anselme et Victoire de Boisvaillant. En apparence, rien pour les unir, à part les petits tracas de la vie quotidienne. Mais celui qui désire gratter le vernis des convenances s'apercevra que Victoire ne touche pas Anselme, ce qui pousse ce dernier à aller voir du côté de Céleste. La jeune fille, qui ne demandait rien à personne, tombe enceinte. Afin de préserver son image du qu'en dira-t-on et d'assurer la descendance de Boisvaillant, on décide que cet enfant ce nommera Adrien et qu'il sera le fils prodigue de Victoire et Anselme. Seulement, la mère nouvellement déclarée ne sait pas y faire avec ce poupon de chair et d'os, elle le néglige, ne lui apporte aucune affection et le petit être commence à être en danger. C'en est trop pour Céleste. Une nuit, elle se faufile dans la chambre de Victoire et ravit l'enfant pour l'emporter avec elle dans sa chambre. Seulement, Madame a des yeux partout, monte quatre à quatre les marches, ouvre grand la porte et assiste à ce spectacle si doux entre une mère et son enfant - une scène qui va bouleverser l'équilibre des relations entre tous ces protagonistes.

Mon avis.

Voilà une lecture qui sort totalement de ma zone de confort ! J'ai croisé sa route sur Livraddict, séduite par la nouvelle couverture des éditions Points, sur laquelle on voit un entrelacement de papillons colorés sur un fond beige. La quatrième de couverture ne me parlait pas vraiment (j'avais peur de m'ennuyer) mais j'ai tellement aimé ce mélange de couleurs pastel que j'ai fini par me décider à l'emprunter à la bibliothèque. Il faut dire aussi que les avis positifs lus sur la toile étaient nombreux.

Comme son nom l'indique, ce livre parle d'amour - l'amour au pluriel, sous toutes ces formes, le vrai, le grand, celui avec un grand A, le cruel, le pervers, le méchant, le jaloux, le filial, l'amical, l'amoureux. L'auteur a su introduire les nuances de façon subtile et intelligente. Ainsi, à travers les expériences de ces personnages, on traverse une large palette de sentiments, en partant de l'amour qui respecte les conventions mais qui n'a aucune valeur au niveau du cœur (Victoire/Anselme) pour aller jusqu'au plus honteux mais le plus ardent, celui entre deux femmes (Victoire/Céleste). Entre deux, on a l'amour (version dévotion) qu'Henriette porte à Pierre, devenu sourd alors qu'il était jeune soldat pendant la guerre. On a aussi l'amour sale, un amour qui n'en est pas vraiment un, celui qu'Anselme mobilise chaque fois qu'il viole Céleste. Enfin, l'un des plus beaux, l'un des plus compliqué, l'amour filial, celui qui se développe entre le mère biologique et son enfant puis entre deux mères qui s'aiment et leur enfant. Cette palette amoureuse est explorée avec beaucoup de minutie par l'auteur, qui prend le temps de développer chaque personnage, chaque sensation, chaque situation, grâce à une plume délicate et libre, à l'image de Victoire et Céleste. Rien n'est laissé au hasard et pourtant la lecture est dynamique. Les chapitres sont très courts, on reste dans l'essentiel, on ne s'encombre pas de l'annexe, ce qui fait que les pages se tournent très vite. La longueur du livre est parfaite pour l'histoire, ni trop ni pas assez, ce qui est plutôt rare pour les romans de cette longueur-là. On est souvent frustré de ne pas en avoir plus.  

Évoquer l'homosexualité à cette époque, en ces lieux (la campagne) et dans ce milieu social est un pari plutôt osé mais nécessaire puisque de nombreuses personnes devaient être concernés par ce que vivent les personnages d'Amours, sans parler des personnes hétérosexuelles prises dans un mariage dont elles ne voulaient pas et qui n'ont cessé de rêver à un autre, qui appartenait souvent à une autre classe qu'elles. Ainsi, ce livre cristallise un certain nombre d'interdits en vigueur à l'époque. Léonor de Récondo évoque d'ailleurs la place de l'Eglise, toute puissante et dont le regard sur les affaires sentimentales de ses sujets est jugé comme légitime. Le prête tient une place éminemment importante dans ce livre puisque c'est lui qui conduit Céleste à sa perte, alors même que les deux jeunes femmes avaient réussi à trouver une marge de liberté dans leur maison, osant renvoyer Anselme dans ses tours. Ainsi, parler d'amour est une des meilleures armes que l'auteur a trouvé pour aborder les mœurs du XIXème siècle avec humanité et bienveillance.

Malgré la douceur du livre, l'authenticité des personnages et la force du message, je ressors de ma lecture avec un avis mitigé. S'il m'a marquée, par les images mentales que j'ai créées tout au long de la lecture, je pense avoir été mal à l'aise lors de certaines scènes. Et lorsque je pense à ce livre, une ambiance plutôt oppressante me saisit. Rien de bien grave, cela reste un beau livre que je vous conseille, surtout si vous appréciez cette époque et ces thèmes-là.

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Le thème de l'amour est décliné sous toutes ses facettes, de façon détaillée et pertinente.
+ La lecture est fluide, agréable, rythmée. La longueur du livre est adaptée à l'histoire.

- Certaines scènes m'ont mises mal à l'aise. 

Dernières infos.

Amours a été publié en 2015 et compte 280 pages. Il a obtenu le prix des libraires la même année.

Ma note.

jeudi 13 septembre 2018

Throwback Thursday - Instantanés de vie

Bonjour à tous !

Le Throwback Thursday est un rendez-vous repris par Betty Rose Books sur son blog. Les consignes sont très simples: chaque Jeudi, nous devons proposer un livre en accord avec le thème que Betty Rose Books nous aura concocté. Le but est de revenir sur des lectures passées d'enrichir notre Wish List en découvrant le choix des autres Bloggeuses!

Je tiens à préciser que toutes les images liées au Throwback Thursday proviennent du blog de Betty Rose Books.
Cette semaine, le thème est Instantanés de vie.

Pour l'occasion, voici le livre que j'ai choisi :

Les fils conducteurs
Guillaume Poix
Lorsque j'ai découvert le thème de cette semaine, j'étais un peu sceptique. J'ai tout de suite pensé à Les gens dans l'enveloppe, d'Isabelle Monnin dans lequel elle s'inspire de photos achetées sur le Net pour écrire son histoire. Elle donne alors vie à ces personnes dont elle ne savait rien, jusqu'à ce qu'elle les rencontre "pour de vrai" et nous livre leur véritable histoire. Etant donné que je vous avais déjà présenté ce livre il y a quelques mois lors d'un Throwback Thursday, j'ai décidé de me creuser les méninges et l'évidence m'a finalement frappée. Le livre que je viens de terminer, Les fils conducteurs, convient parfaitement pour le thème. On y parle de photographes, d'expositions photographiques, clichés, mais c'est aussi une incursion dans la vie d'une poignée de Ghanéens qui luttent pour leur survie.

En résumé : Lors d'une exposition photographique dans un musée de Genève, Thomas, lui-même photographe, est saisi par un cliché qui montre des mains entrelacées au-dessus d'un cercueil. Il ne le sait pas mais ses mains appartiennent à Ama et Jacob qui viennent de perdre leur mari, leur père. Le manque d'argent les pousse à rejoindre la capitale du Ghana, Accra pour tenter de gagner leur vie. Très vite, leur destin se lie à Agblogboshie, décharge située en périphérie de la ville qui recueille tous les déchets électroniques dont le monde occidental ne veut plus. Chaque jour, des centaines d'hommes et de femmes se précipitent dans ce mouroir à ciel ouvert pour tenter d'y récupérer des métaux précieux, qu'ils revendront. Les conditions de travail sont absolument épouvantables, extrêmement nocives pour la santé humaine et mettent nos protagonistes dans des états d'intense détresse. 

Mon avis : Une fiction très réaliste sur l'avenir des déchets électroniques et sur l'impact que leur recyclage a sur les hommes et les femmes de la décharge d'Agblogbloshie (mais pas que, on pourrait généraliser les conclusions à bien d'autres situations). Le fait qu'on ait affaire à des personnages qui ont une histoire humanise de simples informations, statistiques, choses lues dans les journaux. Il s'agit d'un écrit bouleversant, rédigé avec virtuosité. Seule la fin m'a un peu déçue. Je ne l'ai pas comprise, elle m'a même mise mal à l'aise. Pour autant, ce livre reste essentiel, le genre de bouquin que chaque citoyen devrait lire. Si vous n'avez pas peur du dur et du concret, je vous le conseille !

dimanche 9 septembre 2018

Les fils conducteurs - Guillaume Poix

En résumé.

Alors qu'il visite une exposition au Musée d'Art et d'Histoire de Genève, Thomas, photographe, est happé par le cliché de deux mains enchevêtrées qui reposent sur un cercueil. Il ne le sait pas mais ces mains appartiennent à Jacob et Ama, qui viennent de perdre leur père, leur mari. A court d'argent, ils sont contraints de quitter leur campagne du centre du Ghana pour rejoindre la capitale, Accra. Le temps passe et emporte avec lui l'espoir de trouver du travail. Comme pour beaucoup d'autres ghanéens, l'ultime solution est la décharge d'Agbogbloshie. C'est dans ce lieu que des milliers de bateaux viennent déposer les déchets électroniques provenant du monde occidental, des Etats-Unis mais aussi de l'Europe. Isaac et Moïse initient Jacob à la "fouille", cette activité éminemment dangereuse qui consiste à désosser les déchets pour trouver des matériaux précieux, qu'ils revendent pour se faire un peu d'argent. Entre fumées toxiques, morts prématurées, trafic, l'obsolescence programmée tue chaque année des hommes et des femmes qui doivent accepter le pire pour survivre. Thomas, qui ambitionne de suivre le chemin de ces déchets, du port Hambourg au port d'Accra croisera la route de Jacob et subira à son tour le prix de nos inconsciences.

Mon avis.

Cela faisait un bon bout de temps que ce livre me faisait envie. Je l'ai découvert grâce à la chronique, une fois de plus magistrale, de Lola sur le blog A l'horizon des mots. Etant préoccupée par le devenir de notre planète mais aussi par les inégalités qui ne cessent de se creuser entre les Hommes, le titre et la quatrième couverture de ce livre m'ont tout de suite parlé. De la décharge d'Agblogboshie, je ne connaissais rien. Je savais simplement que nos déchets, qui plus est, électroniques, contenaient des substances dangereuses qui n'étaient pas forcément recyclées et qui pouvaient être déversées dans les sols et les fleuves de pays dont tout consommateur n'à que faire. Je savais également que des enfants, plutôt que d'aller à l'école, fouillaient les immondices, à la recherche de matériaux rares dans des conditions sanitaires absolument déplorables. Ce livre, en mettant des visages et un quotidien derrière ces faits que l'on oublie vite, m'a conforté dans mes convictions. Il fait partie de ces livres que chaque citoyen, chaque consommateur devrait lire.

Sa grande force est de se situer entre le roman et le documentaire. Roman parce que l'on suit des héros qui nous crèvent le cœur, parce qu'on est embarqués dans une histoire, parce que l'on a envie de savoir ce que vont devenir Moïse, Isaac, Jacob et Ama, parce que les faits sont mis en musique par un chef d'orchestre talentueux. Documentaire parce que le cadre de cette histoire est tristement réel, parce que la décharge d'Agbogbloshie existe bel et bien, ainsi que ces hommes et ces femmes qui la fréquentent tous les jours, parce que la capitale est effectivement polluée à un degré extrême, parce qu'il est certain que nos déchets électroniques - smartphone, télévision, bouilloire, cafetière, appareil photo, écran d'ordinateur, fer à repasser, frigo - finissent leur vie à Accra. La plume de Guillaume Poix est exquise. Elle rend à ces personnages sales et malades toute leur grâce. Elle parvient même à rendre nos déchets esthétiques. On a l'impression d'assister à un ballet, les bateaux qui vont et viennent, les danseurs qui font aller leurs doigts fragiles pour dépecer les trésors, les grands méchants qui viennent casser le rythme d'une danse si bien organisée. Le paradoxe est saisissant : on hésite entre l'affreuse laideur de la situation et la beauté des mots pour la décrire, ce qui finit par la rendre encore plus cruelle. Le rythme est soutenu, on alterne les récits, entre celui de Thomas et ceux des acteurs d'Agbogbloshie, les images dans notre tête se succèdent, à vive allure, on tourbillonne, on se demande, on s'agace, on s'insurge, on se révolte, jusqu'à l'envie de vomir.

Ce livre était bien parti pour ravir les cinq étoiles... Jusqu'à ce que la fin vienne tout gâcher, le moment où Thomas entre en scène et rencontre Jacob. Je ne vous dévoile par tout, pour préserver la surprise. Toujours est-il que je n'ai vraiment pas compris pourquoi ajouter un mal qui n'était pas nécessaire et qui finalement n'apporte pas grand chose à l'essence du message. Je me suis même sentie mal à l'aise, ces dernières pages ont changé la perception que j'avais des personnages, m'obligeant à revoir ma copie. J'accorde malheureusement une importance primordiale aux dénouements qui colorent à mon avis une histoire, la rendant plus lumineuse ou plus sombre. Guillaume Poix n'a pas su ajuster ses pinceaux à ce moment précis, c'est dommage, car le reste du livre est absolument parfait.

Je vais donc m'en tenir aux quatre fleurs, mais je vous encourage vivement à vous procurer ce livre, à le lire en long, en large et en travers. Certes, les images ne sont pas toujours faciles (on est loin du conte avec des chevaux en pâte d'amande et des cœurs pailletés) mais c'est une lecture utile, citoyenne et incroyablement bien narrée.

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Le thème du livre : le devenir de nos déchets électroniques, la décharge d'Agbogbloshie au Ghana.
+ La plume de l'auteur, fantastique, qui décrit la situation avec beauté et cruauté.
+ Les personnages qui soulignent les ravages de l'obsolescence programmée.

- Le dénouement, que je n'ai pas compris et qui m'a semblé inapproprié.

Dernières infos. 

Les fils conducteurs a été publié en 2017 et compte 224 pages. Guillaume Poix a été l'invité du Mag de l'été, diffusé sur France Inter, l'été dernier, pour la sortie de son livre. Voici le lien vers l'interview. Aussi, si ce thème vous intéresse, je vous conseille ces épisodes de l'émission Cultures Monde, diffusés sur France Culture, dont le thème est "Les nouveaux délinquants environnementaux". On y retrouve la question des déchets, mais aussi le trafic d'ivoire, la pêche illégale ou encore la déforestation illégale. Enfin, si vous souhaitez en savoir davantage sur Agbogbloshie, vous pouvez visionner La tragédie électronique de Cosima Dannoritzer, qui a également réalisé Prêt à jeter, sur le même thème. Ces deux documentaires ont été diffusés sur Arte.

Ma note.