dimanche 24 juin 2018

Rien ne s'oppose à la nuit - Delphine de Vigan

En résumé.

A la manière d'une enquêtrice, Delphine de Vigan a interrogé sans relâche les membres de sa famille, dépoussiéré les vieux cahiers, fouillé dans les cartons, écouté pendant des heures des cassettes audio à la recherche du moindre indice qui pourrait l'aider à comprendre sa mère. Cette femme, Lucile, dont l'avenir semblait prometteur, a lutté toute sa vie contre la bipolarité. Alternant les phases d'euphorie et d'intenses dépressions, elle a marqué à jamais ses deux filles, qui l'ont aimée sans la connaître véritablement. Alors qu'elle a mis fin à ses jours, lasse de supporter le quotidien, l'auteur souhaite, à l'aide des mots, rendre un dernier hommage à ce personnage à la fois si fort et si fragile, tout en racontant ces années compliquées où il est difficile de se construire quand on est écrasé par le poids des secrets familiaux.

Mon avis.

Rien ne s'oppose à la nuit est ma deuxième expérience avec Delphine de Vigan - ma première étant No et Moi. En pleine période d'examens, j'avais besoin d'une lecture inédite mais qui ne me décevrait pas. D'abord attirée par D'après une histoire vraie, je me suis finalement tournée vers celui-ci car il paraitraît que ce serait là le début de cette histoire vraie. Je me félicite de ce choix car ce livre a parfaitement satisfait mon envie d'une lecture à la fois fluide et prenante. 

Il est toujours difficile pour moi de chroniquer ce genre de livre, qui se situe à la frontière entre l'autobiographie et le roman, car je ne me permettrais pas de donner mon avis sur l'histoire en elle-même, qui n'appartient qu'à la famille de Lucile. Mes ressentis vont donc porter uniquement sur l'enrobage, le papier cadeau délicatement placé autour de l'essentiel. Cet enrobage est réussi, simple mais efficace. On a envie d'arracher le papier pour vite entrer dans le vif du sujet. La vigueur avec laquelle on s'empare du cadeau est d'ailleurs perturbante. Je me suis parfois sentie gênée car j'avais l'impression de faire preuve de voyeurisme, prenant dans la face tous ces secrets de famille qui ne me regardent finalement peu, et pourtant on ne peut pas s'arrêter de lire. Même si l'histoire repose sur du vrai, pour apaiser ma gêne, je me suis imaginée un personnage fictif, qui correspondrait à Madame Toutlemonde mais qui serait quand même en dehors de toute forme de réalité. Cette prise de recul avec l'émotion délivrée par le récit est facilitée par l'auteur qui ne qualifie pas sa mère d'un Maman mais d'un Lucile, elle-même prenant ses distances avec le personnage principal de son histoire. Je l'ai donc vue comme un cas clinique, dont on pourrait s'amuser à décortiquer la vie pour essayer de comprendre les événements qui l'ont amené à sa perte. Il faut dire que Delphine de Vigan n'est pas avare en détails. On connaît (presque) tout de Lucile, de son enfance, au milieu de cette fratrie qui nous semble énorme, jusqu'à ses derniers jours, en passant par sa jeunesse douloureuse, étouffée par les non-dits familiaux. J'ai d'ailleurs trouvé la partie consacrée à son enfance un peu longue mais tout de même nécessaire pour pouvoir s'imprégner de la suite. 

Même si j'ai pris mes distances avec Lucile pour ne pas subir de plein fouet toute l'intimité qui l'entoure, ce projet cathartique de l'écrivain m'a parfois mise mal à l'aise. Dès les premières lignes, elle explique le malaise qui est le sien dans l'évocation de ces souvenirs dramatiques. Cela n'est pas dérangeant dans la mesure où l'on comprend qu'elle souhaite avant tout écrire ce livre pour se libérer du poids des secrets qui ont entouré sa mère. Toutefois, elle n'hésite pas à mentionner à plusieurs reprises ce malaise, à l'intensifier, donnant ainsi une impression de répétition. On a presque envie de lui suggérer de ne finalmenent pas l'écrire ou de l'écrire pour elle seule, tant on en vient à se sentir coupable de participer en quelque sorte à cette entreprise délicate et qui lui fait du mal. D'autre part, certains paragraphes m'ont paru décousus. Il n'est pas difficile de retenir les nombreux personnages qui gravitent autour de Lucile. Néanmoins, on passe parfois du coq à l'âne. Peut-être à cause de ce récit parfois décousu, peut-être parce que j'ai mis à distance Lucile, peut-être parce que je suis habituée à des secrets de famille de part mon métier, peut-être parce que Delphine de Vigan en fait parfois des caisses sur sa difficulté à écrire, je ne suis pas ressortie bouleversée de ce roman autobiographique, contrairement à bon nombre de lecteurs. Je pense qu'il m'a manqué un peu plus de subtilité. Ce fut toutefois une belle lecture que je vous recommande lorsque vous aurez envie de robustesse sensible.

D'un coup d'oeil, les plus, les moins.

+ Style fluide, qui accroche le lecteur, on tourne les pages avec avidité.
+ A notre tour, on ressent l'envie de comprendre qui était Lucile.

- Quelques répétitions, notamment la difficulté pour l'auteur d'écrire ce livre
- L'impression de voyeurisme que l'on éprouve parfois.
- Une première partie consacrée à l'enfance de Lucile un peu longue mais nécessaire pour pouvoir s'imprégner de la suite.
- Quelques passages décousus, où on ne saisit par vraiment les liens.

Dernières infos.

Rien ne s'oppose à la nuit a été publié en 2011 et compte 437 pages. Il a reçu de nombreux prix : le Prix Renaudot des lycéens, le Prix France Télévisions et le Grand Prix "roman" des lectrices de Elle. Si vous êtes séduits par la plume de Delphine de Vigan, sachez qu'elle a également publié No et moi, Un soir de Décembre, D'après une histoire vraie ou encore Jours sans faim.

Ma note.

samedi 2 juin 2018

Illettré - Cécile Ladjali

En résumé.

Léo est atteint d'un mal invisible et, semble-t-il, incurable. Ce mal le ronge depuis qu'il est enfant, depuis que ses parents ont décidé de le laisser seul avec sa grand-mère elle aussi souffrante. Ce mal le suit dans sa vie de petit garçon, alors que les institutions républicaines essaient de le soigner à coup de dictées, de lectures et de rédactions. Les pansements ne suffiront pas, le mal est trop profond, il a déjà commencé à infuser dans tout son être. Il le harcèle sur son lieu de travail, Léo se sent tombé au milieu de cette presse qui crache des signes abstraits toute la journée. Ce mal s'accroche à lui, même lorsqu'il tombe amoureux, il l'empêche d'être à la hauteur de cette jolie infirmière passionnée des mots qui vient, ironie du sort, panser les blessures dont ce mal est à l'origine, une fois de plus. Ce mal fait de Léo un jeune homme de vingt ans pourri de solitude, qui se console dans les bras d'Iggy, un iguane à la peau sèche peu bavard mais toujours fidèle au poste. Ce mal, c'est l'illettrisme.

Mon avis.

J'ai croisé la route de ce livre il y a quelques temps déjà, sur Livraddict. Je ne connaissais alors rien de Cécile Ladjali et j'avais un peu peur de tomber dans le travers de tous ces livres qui traitent des maux de la société (handicap, pauvreté, minorité), à savoir l'écriture de quelque chose de très larmoyant où l'on cherche par tous les moyens la pitié du lecteur. Finalement, il n'en est rien, j'ai découvert un texte sublime, un auteur bourré de talent et un personnage que j'ai dû quitter, à regrets.

Comme le dit Cécile Ladjali, Illettré est à la fois un livre politique et poétique. Politique parce qu'il traite de l'illettrisme, tare invisible de la République dont on parle finalement peu, que ce soit dans les médias ou dans les arts (cinéma, littérature, etc). Elle qui a longtemps enseigné dans des établissements scolaires classés en zones d'éducation prioritaires en Seine-Saint-Denis, souhaitait mettre en avant le déni de certains hommes politiques et enseignants qui n'admettent pas qu'ils sont en échec face à certains élèves qui se noient à l'école et qui ne parviennent pas à entrer dans le langage écrit. Dans le cas de Léo, par exemple, on ne peut que se demander comment il a fait pour être scolarisé jusqu'à ses treize ans et arriver au collège avec un Français très approximatif. Certes, dans son cas, le milieu éducatif dans lequel il a grandi a contribué à l'éloigner des signes de l'écriture mais on peut tout de même s'interroger sur la place de l'école. Cette dimension politique est bien présente dans l'ouvrage, jamais explicite mais toujours incarnée par les personnages que nous croisons au fil des pages. Pour autant, ce n'est pas celle qui m'a marquée le plus.

J'ai surtout été frappée par le dimension plus poétique, plus romanesque de l'histoire, à tel point que j'ai vite oublié que c'est un livre qui traite avant tout d'illettrisme. A vrai dire, je n'ai vu que le personnage de Léo. Je me suis vraiment attachée à lui, sans éprouver de la pitié, mais je l'ai trouvé beau dans sa fragilité. Certes, il n'a pas les mots, il cafouille toute la journée mais sa maladresse est touchante et on finit par ne plus voir que l'homme, débarrassé des casseroles qu'il traîne depuis son enfance. La plume de l'auteur le pare d'une robe majestueuse, l'enrobe d'un charisme discret, tout en le mettant à poil devant les lecteurs. C'est très cru et en même temps très doux, au plus proche de l'humain. Vous l'aurez compris, je n'ai pas pu résister aux mots de Cécile Ladjali qui sont d'une justesse remarquable, même si elle tombe parfois dans un ton un peu jargonneux, offrant alors un contraste saisissant avec les mots de Léo.

Au-delà des dimensions politique et poétique, je dirais qu'il y a aussi une dimension philosophique à ce livre. En filigrane et vraiment par petites touches se pose la question du langage et de l'accès au langage. Les mots, la lecture, l'écriture sont autant de possibilités qui nous sont offertes pour dompter la vie, pour apaiser ce qui nous fait souffrir ou ce qui nous inquiète (la mort, la maladie, le chagrin). Le langage est aussi un vecteur important dans la structuration de la pensée. Léo n'a pas tout ça, il n'a que l'oral, incapable de mettre des mots sur ses douleurs ou de s'évader par la lecture. Sa personnalité, il se la construit uniquement grâce aux bribes de choses qu'il entend ça et là, n'ayant jamais accès à l'implicite et aux non-dits. Cette interrogation sur le langage et sur le pouvoir des mots écrits semble être une constante chez cette écrivain, agrégée de lettres modernes et enseignante pour qui l'écriture revêt une grande importance, au même titre que la transmission. En plus d'un livre, j'ai découvert une femme de lettres dont j'ai déjà hâte de lire les autres écrits. 

Illettré est assurément le genre de livres à avoir dans sa bibliothèque. Moi qui l'ai emprunté pour cette lecture, je pense me l'offrir pour conserver une trace de ce Léo si touchant... 

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Les multiples niveaux d'interprétation de l'histoire (politique, poétique, philosophique).
+ Le personnage de Léo, d'une pureté incroyable.
+ La plume de Cécile Ladjali qui rend un bel hommage à Léo.

- Quelques termes jargonneux mais cela m'a permis d'apprendre plein de nouveaux mots.

Dernières infos.

Illettré a été publié en 2016 et compte 222 pages. Si vous souhaitez en savoir plus sur ce livre et rencontrer virtuellement l'auteur, je vous conseille cet extrait de la Grande Librairie où Cécile Ladjali présente son œuvre et cet autre extrait filmé par la librairie Mollat (grande librairie bordelaise).

Ma note.

mercredi 30 mai 2018

Le plus petit baiser jamais recensé - Mathias Malzieu

En résumé.

Un inventeur dépressif, déçu par l'amour, rencontre lors d'une soirée au théâtre une jeune fille qui disparaît quand on l'embrasse. Alors qu'ils échangent le plus petit baiser jamais recensé, elle se volatilise, laissant notre jeune homme complètement désemparé. Heureusement qu'il peut compter sur sa pharmacienne dont le père est un détective à la retraite et qui possède un perroquet aux pouvoirs extraordinaires, dont celui de faire fonction de dictaphone. Ensemble, ils vont se lancer à la poursuite de cette mystérieuse jeune fille, aussi insaisissable que l'amour. Notre inventeur découvre alors une amoureuse aussi fragile que lui, qui préfère devenir invisible plutôt que de se laisser aller aux affres de la passion. Ces deux écorchés des sentiments sauront-ils aller au-delà de leurs craintes pour vivre leur histoire ?

Mon avis.

Je ne m'en cache pas, j'idolâtre Mathias Malzieu - c'est tout juste si je n'ai pas érigé un autel à sa gloire dans un coin de ma chambre. Je savoure tellement ses romans que je les découvre au compte-goutte pour m'éviter une tristesse trop rapide, quand le stock sera épuisé. J'en suis donc à deux pour le moment : La mécanique du cœur et Le plus petit baiser jamais recensé qui vient de faire l'objet d'une relecture puisque je l'ai eu pour la premier fois dans les mains il y a deux ans. Je suis ravie de m'être replongée dans cette charmante histoire, j'ai l'impression de l'avoir encore plus aimée que la première fois. Encore une fois, Mathias Malzieu frappe fort, mon cœur se transforme en guimauve, j'ai des papillons qui dansent la salsa dans les yeux et je transpire des étoiles arc-en-ciel... Hummfff... (soupir d'extase)

Ce que j'aime le plus chez l'auteur, ce sont ces mots. Il a le don de rendre la moindre phrase, la moindre petite virgule, la moindre apostrophe d'une poésie à arracher des larmes aux crocodiles les plus féroces d'Afrique (du moins ceux qui restent). Je me délecte donc de chaque caractère imprimé sur le papier, à la fois pressée de tourner les pages et frustrée parce que j'arrive bientôt à la fin. J'ai l'impression d'écouter un chant d'une rare délicatesse, comme s'il prenait quelque chose d'éminemment philosophique (l'amour) et le rendait accessible, tout en gardant la sensibilité propre à l'Idéal et au Beau. Il fait des parallèles et des ponts là où je n'en aurais jamais fait, il dit les choses avec finesse et intelligence et on a juste envie de rejoindre son monde, à la fois fantasque et très réaliste tant les descriptions de ses personnages sont justes. Enfin un auteur qui sait trouver les mots pour écrire sur les gens timides et réservés, sensibles et rêveurs, doux et invisibles.

En ce qui concerne l'histoire, elle est bien ficelée et on s'attache très vite aux personnages, jouant le rôle de Tata Paulette et Tata Lucile qui regardent d'un coup d’œil amusé mais avec beaucoup de bienveillance les aventures amoureuses de leurs rejetons. Certes, c'est une histoire d'amour, avec beaucoup de miel enrobé de sucre mais je trouve que l'auteur y apporte beaucoup d'originalité, de la profondeur et de la complexité. Même si l'inventeur dépressif est très emballé par cette jeune fille en début de livre, il est gagné par ses interrogations au fil des pages, surtout lorsque son ex-bombe d'amour fait son grand retour. Même à la fin, lorsqu'il prend sa décision, on sent bien qu'il n'est pas entièrement convaincu. Ces hésitations successives le rendent humain, appuient sur sa sensibilité excessive qui fait de lui un personnage atypique. En allant faire un tour du côté du blog de Petite Plume, qui a également publié une chronique sur ce livre, j'ai découvert que ce dernier serait en quelque sorte une suite déguisée de La mécanique du cœur. Pendant ma lecture, cela ne m'a pas sauté aux yeux mais maintenant que j'y pense, c'est vrai que les parallèles sont nombreux et imaginer Miss Acacia dans le rôle de l'ex bombe d'amour donne une autre dimension à l'histoire, que j'aimerais moins mais pourquoi pas, après tout. Dans tous les cas, on peut tout à fait lire ce livre sans avoir lu les précédents de l'auteur !

En résumé et vous l'aurez déjà compris : un coup de cœur !

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Que de poésie !
+ Que de délicatesse à fleur de peau ! 
+ Que d'imagination gourmande !
+ Une histoire d'amour rythmée, originale et qui laisse poindre toute la complexité de l'être humain visible comme invisible.

- Je n'en trouve pas...

Dernières infos.

Le plus petit baiser jamais recensé a été publié en 2013 et compte 154 pages.

Ma note.

dimanche 27 mai 2018

La baleine du lac d'Annecy - Jean-Marie Gourio

En résumé.

Murray Haig habite Talloires, un petit village qui jouxte le lac d'Annecy. Célibataire, sans enfant, il répare de vieilles barques et a un petit penchant pour la boisson (et je ne parle pas de sirop de fraises). Un beau matin, alors qu'il est accoudé à la Buvette de la Plage, il aperçoit, au loin, un bout de baleine ondoyant dans le lac. Persuadé de sa découverte, il en fait part à ses amis Joaquim, le barman et Ingrid, journaliste pour l'édition locale, le Dauphiné Libéré. Ces derniers sont plutôt perplexes et sont à des années lumière de partager l'enthousiasme de Murray. Il ne reste donc plus qu'une chose à faire : leur prouver, photographies et dessins à l'appui qu'un cétacé peuple bien les abysses du lac d'Annecy. Le voilà donc parti pour un moment de pêche prometteur, à bord de sa barque bien aimée et surnommée Mrs Dalloway, son ours en peluche à ses côtés et un exemplaire du Vieil Homme et la Mer dans la poche du jean...

Mon avis.

C'est une collègue et amie qui m'a mis ce petit livre sous le nez il y a quelques semaines. Nous habitons toutes les deux à Chambéry cette année pour des raisons professionnelles et Annecy, ce n'est pas très loin ! Elle s'est donc laissée tenter par cette lecture très locale et fraîchement arrivée sur les étals des librairies savoyardes. Elle en est ressortie plutôt satisfaite, moi un peu moins...

Dans l'ensemble, si ce livre ne fut pas complètement une déception, c'est parce qu'il parle de coins que je connais. Quand je l'ai entamé, je venais de faire dans la journée le tour du lac d'Annecy à vélo et je suis donc passée par tous les coins (dont Talloires) que l'auteur décrit. Il faut bien dire que cette ville et les alentours sont tout simplement magnifiques et que m'y replonger le soir, à travers ces quelques pages, fut un plaisir. En plus, des aquarelles illustrent l'histoire de Murray, de quoi prolonger le dépaysement. Je pense que je n'aurais pas autant apprécié l'intrigue si je n'avais jamais foulé les lieux dont il est question et s'il n'y avait pas eu cette part d'affect dans ma lecture.

Car l'intrigue n'est, à mon avis, pas suffisamment fouillée pour se suffire à elle-même. Bien que l'auteur propose là un scénario plutôt original et engageant, j'ai trouvé qu'il se répète beaucoup, surtout en début de livre. Beaucoup de phrases, trop de phrases pour dire la même chose, sans en savoir plus sur cette affaire de baleine. En fait, je pense que ce qui m'a agacé, c'est de ne pas avoir su décrypter le message qu'a voulu faire passer l'auteur (peut-être qu'il n'y en a pas, tout simplement). J'ai peut-être été trop cartésienne, cherchant à aller au-delà du simple fait que c'est un livre qui nous ouvre les portes de l'imaginaire, qui invite le lecteur à se laisser aller à ses rêveries. Le personnage principal est d'ailleurs un doux rêveur et parce qu'il s'autorise à prendre le temps, à scruter l'horizon, il voit des choses extraordinaires que les autres ne voient pas, justement parce qu'ils sont trop rationnels et portés par leur quotidien trop rapide où ils n'ont même plus le temps de s'émerveiller. C'est une sorte de mise en mots du fameux Loch Ness, Murray Haig ayant d'ailleurs vécu non loin de là, dans son enfance. Il est un habitué des histoires que recèlent les étendues d'eau, à commencer par Le Vieil Homme et la Mer, autre référence mentionnée à plusieurs reprises dans le livre. J'aurais aimé en savoir un peu plus sur ce personnage atypique, qui paraît un peu fou au premier abord mais dont la philosophie de vie est très juste. Insister davantage sur qui il est, lui, dans ses abysses à lui, aurait très certainement apporté un petit plus et davantage rythmé l'histoire.

Un livre qui a tout juste deux mois, que je vous conseille si vous connaissez la Haute-Savoie ou si vous avez envie de vous évader dans les rêves d'un jeune pêcheur. En revanche, si vous souhaitez de l'action ou une lecture tout ce qu'il y a de plus terre-à-terre, je vous conseille de passer votre chemin ! 

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Si on connaît les coins décrits dans l'ouvrage, c'est agréable d'imaginer de tels événements dans ces décors.
+ La philosophie du personnage principal : prendre le temps pour remarquer ce que d'autres n'ont plus le temps de voir.

- Un style répétitif : beaucoup de pages pour dire la même chose.
- On s'ennuie un peu en cours de route, surtout que l'on ne sait pas bien où veut nous embarquer l'auteur.

Dernières infos.

La baleine du lac d'Annecy a été publié en 2018. Il compte 152 pages. L'émission Dans quelle étagère a reçu Jean-Marie Gourio. Je vous laisse regarder la vidéo, elle vous donnera un aperçu supplémentaire de l'histoire.

Ma note.

samedi 19 mai 2018

Le rouge vif de la rhubarbe - Audur Ava Olafsdottir

En résumé.

C'est au coeur des paysages mystérieux de l'Islande que la jeune Agustina coule des jours heureux. Elle partage son temps entre méditation dans le champ de rhubarbe qui est à côté de chez elle, balade sur le sable noir de la plage et discussions prolongées avec la tendre Nina, sa mère de substitution puisque la vraie parcourt le monde depuis la naissance de sa fille, à la poursuite des oiseaux migrateurs. Agustina a un handicap, elle est née avec des jambes en coton mais cela ne l'empêche pas de partir en vadrouille dès que les conditions s'y prêtent. Cela ne l'empêchera pas non plus d'avoir pour projet la montée de cette montagne qu'elle admire depuis toujours, cachée derrière le rouge vif de la rhubarbe.

Mon avis.

Au tout départ, j'avais l'intention de lire Rosa Candida, le livre le plus connu de l'auteur et conseillé par une amie. Ne le trouvant pas à la bibliothèque, je me suis rabattue sur Le rouge vif de la rhubarbe dont le sentiment général, que je partage, est moins élogieux.

Si vous avez soif d'action, je peux d'ores-et-déjà vous conseiller de passer votre chemin ! Ce livre est plutôt à ranger du côté des lectures contemplatives où il ne se passe pas grand chose. Dans celui-ci, c'est Agustina qui porte à elle toute seule l'intrigue. On la suit dans différents moments de sa vie, tout en restant dans la période de l'adolescence. Ce sont des bouts de quotidien qui nous sont servis, sans véritable lien pour les rassembler, uniquement le fil rouge qu'est Agustina. Les chapitres sont très courts, on n'a pas le temps de plonger dans un nouveau souvenir qu'il faut déjà s'en aller pour en visiter un autre. Ainsi, on aperçoit beaucoup de choses par le judas de la porte mais on n'a pas le temps de rentrer dans la maison, de poser nos bagages et de prendre un thé avec les propriétaires.  Une fois la dernière page lue, je me suis demandée, comme beaucoup d'autres lecteurs, où voulait en venir l'auteur. J'ai eu l'impression d'avoir une enveloppe que j'ai tentée d'ouvrir mais dont le contenu est resté vide. Alors que je rédige cette chronique deux semaines après avoir terminé ma lecture, je me rends compte que j'ai oublié une bonne partie de l'histoire d'Agustina, incapable de me souvenir de ce qu'elle aime, de dresser son portrait ou de retracer son histoire.

Tout cela est bien dommage car l'auteur avait en main les clés du succès. Elle aurait pu davantage exploiter la mélancolie des paysages islandais que l'on côtoie rarement dans la littérature. On sent la complexité qui rôde, servie par ce contraste saisissant entre le rouge vif promis dans le titre et l'obscurité des paysages islandais mais on en reste là... Cette complexité aurait pu être présente dans le personnage Agustina dont elle aurait pu pousser l'analyse, forcé les traits, nous bousculant au passage mais je suis restée bien assise dans mon fauteuil. J'aurais notamment aimé en savoir davantage sur la relation qu'elle entretient avec cette mère absente, qui communique avec elle par lettres dans lesquelles elle clame le manque de sa fille, sans pour autant venir la voir. C'est d'ailleurs une bonne idée de la part de l'auteur que d'avoir glissé ses bouts d'intime dans le récit, cela rythme le tout et apporte une note fragile et sensible à l'ensemble de l'intrigue. Malheureusement, cela n'a pas suffi à me convaincre et à me faire aller au-delà de ma frustration : un livre qui aurait pu être tellement mieux si Audur Ava Olafsdottir avait pris le temps de poser ses valises, elle aussi, pour nous raconter la vie d'une adolescente aux jambes de coton sur une île où il n'est pas toujours facile de se construire.

Ce livre me pose un cas de conscience pour la notation. Si la lecture ne m'a pas marquée, j'ai néanmoins passé un agréable moment ces quelques soirs où je l'ai eue en mains. J'opte donc pour un trois fleurs mais je vous conseille ne pas vous arrêter si vous êtes en quête d'un roman inoubliable... 

D'un coup d'oeil, les plus, les moins.

+ L'atmosphère très particulière de l'Islande qui se dégage du roman.
+ Plein de bonnes idées (les échanges épistolaires à sens unique, le rêve d'Agustina, ...)

- ... mais qui restent inexploitées.
- On oublie très vite l'intrigue une fois le livre refermé.

Dernières infos.

Le rouge vif de la rhubarbe a été publié 2016 et compte 157 pages.

Ma note.

samedi 12 mai 2018

Les délices de Tokyo - Durian Sukegawa

En résumé.

Posté dans une échoppe en plein cœur de Tokyo, Sentarô vend des dorayakis, pâtisseries japonaises à base de pâte d'haricots rouges glissée entre deux pancakes. Le jeune homme n'est pas là par plaisir. Il vient à peine de sortir de prison et doit déjà éponger ses dettes. Ce manque de motivation se ressent dans ses pâtisseries et rares sont les clients à passer la porte de la boutique. Le voilà donc contraint de rechercher une aide en cuisine. Tokue, une vieille dame aux doigts déformés parvient à convaincre le patron de la prendre grâce à ses talents de pâtissière. Dans les jours qui suivent, les clients affluent, conquis par les saveurs proposées par la nouvelle recrue. Sentarô fait le service alors que Tokue reste en cuisine, cachant ses doigts qui pourraient faire fuir les gourmands. Mais des yeux experts ont tout de même remarqué l'anomalie et la vieille dame est contrainte de quitter le magasin. Sentarô, accablé par les événements tente, avec l'aide de Wakana, une de ses habituées, de se mettre sur la piste de leur collègue, cherchant à percer le mystère qui entoure la sage Tokue.

Mon avis.

J'ai bien l'impression que ce livre est à la mode en ce moment. Du moins, il l'a été il y a quelques mois. Ce sont les avis élogieux, la couverture aux couleurs printanières et l'envie de dépaysement qui m'ont poussée à emprunter ce livre à la bibliothèque. Je me félicite de cette décision car, comme beaucoup de lecteurs, je suis tombée sous le charme de cette histoire toute douce. 

Je dois même dire que c'est le meilleur roman japonais que j'aie lu jusqu'à présent (bon, en même temps, je n'en ai pas lu des masses). Ce roman est un petit bijou qui éveille tous nos sens. Il est à la fois gourmand, grâce à la confection des dorayaki, visuel de part sa couverture mais aussi de part les changements de saison qui rythment l'histoire et offrent des décors admirables et odorant avec ce cerisier planté juste devant l'entrée de la boutique. On se sent non seulement dépaysé, projeté dans une autre culture mais aussi impliqué de part nos cinq sens dans cette histoire. Le récit est plutôt lent, il ne se passe pas une foule de choses quand on y pense mais je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. J'ai même ressenti une forme d'impatience, ayant très envie de voir comment la relation entre Sentarô et Tokue allait évoluer.

Ce qui m'a également plu est la délicatesse de l'auteur. Il sème, au fil des pages, des petites parcelles du message qu'il souhaite faire passer à ses lecteurs. Je n'ai donc pas eu droit aux envolées lyriques, aux métaphores tirées par les cheveux et aux sous-entendus de sous-entendus que l'on retrouve parfois dans les romans japonais, ce qui fait que je ne les comprends jamais (encore une fois, je n'en ai pas lu des masses). Il utilise habilement les trois personnages représentant trois générations différentes pour parvenir à évoquer, de façon très pudique (n'oublions pas que nous sommes au Japon) la face un peu sombre du passé de ce pays. Tokue est l'élément central de l'histoire, c'est elle qui lui confère toute sa puissance. Tous trois sont des estropiés de la vie, tous trois traînent leurs jours passés comme des boulets qui les empêchent d'avancer mais Tokue est celle qui s'en sort le mieux, celle qui incarne la sagesse. Elle parvient à transmettre sa philosophie de vie grâce à la cuisine. C'est elle qui conseille à Sentarô d'écouter l'histoire que racontent les haricots rouges, il n'y a que comme ça que le pâte sera bonne. En fait, la pâte ne sera bonne que parce qu'on aura cru en eux, tout comme on peut croire en une personne. Cette confiance que l'on accorde dans le potentiel de l'autre va changer le regard qu'on porte sur lui. Cette leçon peut s'appliquer à n'importe lequel de nos protagonistes. Si le Japon avait eu un autre regard sur la maladie de Hansen - maladie dont a souffert Tokue - cette dernière aurait eu une vie radicalement différente. Si on avait cru dans les talents d'écrivain de Sentarô, il ne serait jamais allé en prison. Si la mère de Wakana croyait en sa fille, celle-ci ne se serait pas enfuit de chez elle. Ainsi, les trajectoires empruntées par les uns et les autres dépendent du regard que l'on porte sur eux. C'est un livre qui parle de la vie, celle de nos protagonistes mais aussi la générale, celle qui touche tout le monde, du destin et du chemin que chacun trace. C'est un livre qui est lui-même vivant, de part ce cerisier qui fleurit puis perd ses feuilles, de part le thème de l'alimentation qui est la toile de fond de l'intrigue et aussi parce que les personnages vivent, osent des choses, se plantent puis se relèvent.

Les beaux jours reviennent, c'est le bon moment pour ouvrir ce livre, que vous aimiez ou pas la culture nippone, que vous aimiez ou pas les haricots rouges, que vous aimiez ou pas les personnes âgées ! 

D'un coup d’œil, les plus, les moins. 

+ Un livre qui stimule tous nos sens !
+ Une ôde à la vie, de part les protagonistes, de part le message de l'auteur, de part toute cette nourriture qui nous met l'eau à la bouche.
+ Toute la tendresse et la douceur qui se dégagent de ces quelques pages.

- Le récit peut parfois être lent mais ça ne m'a pas vraiment dérangée.

Dernières infos.

Les délices de Tokyo a été publié en 2013 pour la version originale et compte 239 pages. Il a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 2016. Il m'a fait penser à un autre livre qui traite du même thème (la lèpre) : L'île des oubliés de Victoria Hislop. A bon entendeur....

Ma note.

vendredi 27 avril 2018

Le scaphandre et le papillon - Jean-Dominique Bauby

En résumé.

Jean-Dominique Bauby est un homme dynamique, directeur en chef pour le magasine Elle, marié, père de deux enfants lorsqu'il est frappé par un accident vasculaire qui le plonge dans le coma. A son réveil, seul son esprit et son œil gauche fonctionnent, le reste de son corps est entièrement paralysé, branché à de multiples appareils qui le maintiennent en vie. C'est ce que l'on appelle le locked-in-syndrome, ou syndrome d'enfermement. Le nom de cette maladie est éloquent, un scaphandre qui enserre l'esprit mais des pensées qui tourbillonnent à la vitesse d'un papillon prisonnier dans un bocal. Cet œil est son seul moyen de communiquer avec le monde. Par les battements de sa paupière, il répond oui, il répond non, il parvient à exprimer quelques mots puis quelques phrases pour ceux qui ont la patience de lui dicter l'alphabet jusqu'à ce qu'il cligne sur la bonne lettre. C'est par ce procédé qu'il rédige ce livre, quelques mois avant de s'éteindre.

Mon avis.

Voici un livre qui est resté un bon bout de temps dans ma Wish-List, jusqu'à ce que je mette la main dessus à la bibliothèque. J'aime vraiment lire des témoignages, surtout lorsqu'ils sont rares, comme celui-ci. Ils sont toujours porteurs d'enseignement et il est intéressant de pénétrer dans les pensées d'un autre pendant quelques pages. Cependant, l'autobiographie est un genre qui est toujours difficile à chroniquer car il est ardu d'évoquer le récit sans directement toucher à la vie de l'auteur.

Le Scaphandre et le Papillon est un livre très court, qui peut se lire en une ou deux heures. Cela s'explique par le travail fastidieux qu'a demandé son écriture et par voie de conséquence, la fatigue qui suivait la rédaction de chaque ligne. Les chapitres sont donc brefs et ne sont pas réellement en lien les uns avec les autres. Cela nous donne une impression de journal intime. L'auteur a dicté sa pensée comme elle lui venait, même s'il apprenait chaque mot, chaque phrase par cœur, en attendant l'arrivée de l'éditrice. Ainsi, on est tantôt immergé dans son quotidien de malade, bloqué dans son lit d'hôpital, tantôt renvoyé à sa vie d'avant, lorsqu'il était encore valide.

Malgré cette concision dans l'écriture, rien n'est laissé au hasard. Nombreux sont les thèmes abordés : l'amour, l'amitié, la relation à ses enfants lorsqu'on ne peut plus communiquer avec eux, l'intimité lorsqu'on ne peut plus manger ou faire ses besoins seul, etc. Autant de pistes de réflexion qui sont lancées au lecteur tout en simplicité, sans tomber dans le pathos larmoyant ni le voyeurisme. Le discours est puissant, on ne peut évidemment pas passer à côté de la question "et si ?", on ne peut pas ne pas se sentir chanceux d'avoir ses deux jambes et une langue qui fonctionne pour pouvoir conserver notre lien avec le monde, on ne peut qu'admirer ce désir de vivre, cette envie de continuer à rêver, imaginer et ressentir. Le titre très poétique témoigne d'ailleurs de cette vivacité d'esprit restée intacte.

La chronique est plutôt brève, pour une fois, mais l'essentiel est dit : un petit livre mais dont la longueur est déjà suffisante pour cerner toute l'énergie et le courage du Monsieur.

D'un coup d’œil, les plus, les moins.

+ Un témoignage inédit.
+ Un récit puissant, émouvant mais qui ne cherche pas la pitié chez le lecteur.
+ La rigueur de l'écriture, quand on pense aux conditions dans lesquelles le livre a été rédigé.

Dernières infos.

Le Scaphandre et le papillon a été publié en 1997 et compte 138 pages. Une adaptation cinématographique a été réalisée en 2007. 

Ma note.