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samedi 17 juillet 2021

Apprendre à parler avec les plantes - Marta Orriols

En résumé.

Paula Cid est médecin dans le service néonatalogie d'un hôpital de Barcelone. Passionnée par son métier, son quotidien est surtout rythmé par ses heures de garde et ses petits patients qui demandent déjà beaucoup de soin et d'attention. Elle ne le voit pas venir ce jour fatal de Février, cette décision qui bouleversera sa vie, cette rupture après quinze ans de vie commune. Mauro a pris les devants, il décide de quitter Paula, sans lui avoir laissé de signes annonciateurs pour se préparer. Quelques heures après ce repas au restaurant qui a tourné au vinaigre, Mauro se tue dans un accident. En une journée, Paula passe d'un quotidien calme et routinier à des journées de tourment, de longues minutes à ne plus savoir où elle en est, des mois à ruminer cette double peine que le destin lui inflige. Comment digérer la séparation, la trahison, et le deuil. Sur qui prendre appui, ses collègues, son père veuf depuis de longues années, Lidia, l'amie qui a toujours été là, ou ces hommes de passage qui ne remplaceront jamais Mauro. Une année d'interrogations, de doutes, de peine, une année avant de prendre un nouvel envol.

Mon avis.

L'Espagne est à l'honneur ce mois-ci dans le challenge "En 2021, je voyage...". C'est donc en partie pour cela que je me suis dirigée vers ce livre de Marta ORRIOLS, auteure catalane. Comme bien trop souvent, j'ai aussi été attirée par cette couverture qui cadre plutôt bien avec la saison estivale, même si l'histoire qui nous est racontée ici n'a rien de léger ni de joyeux.

Avouons le franchement, le risque était de tomber dans le larmoyant et dans l'excès de pathos. Les enfants malades, le deuil, l'abandon, la séparation et l'infidélité, tout était réuni pour craquer devant la boîte à mouchoirs. Heureusement, Marta ORRIOLS a su choisir les mots et les situations pour déjouer tous nos pronostics. Certes, on ne se fend pas la pêche, mais on ne pousse pas non plus des cris de désespoir toutes les cinq minutes. On est plutôt sur le registre du mélancolique, de la nostalgie et de la compassion vis-à-vis de Paula, qui a tout perdu en quelques heures. Cette histoire pourrait arriver à n'importe qui malheureusement, et cette question surgit, que ferions-nous à sa place ? L'auteure est attachée aux détails, le quotidien est décrit avec beaucoup de soin, des scènes tout à fait banales sont rapportées ici pour ancrer son personnage principal dans un environnement classique, lambda, qui parle à chacun d'entre nous. C'est d'ailleurs ce qui a remporté mon adhésion, ce sentiment d'écouter une amie me parler de ses chagrins, de ses doutes et de ses peurs. Une amie qui n'oublierait pas chaque instant de vie, comme si chaque geste était empreint de la douleur de l'abandon. On marche vraiment sur un fil, on est dans une histoire très intime sans pour autant basculer du côté trash, où tout serait décrit à grand renfort d'exagérations.

J'ai principalement apprécié de voir Paula se reconstruire. Les thèmes du deuil, mais aussi de l'infidélité et du sentiment d'abandon qui en résulte sont explorés avec beaucoup de profondeur et de finesse. C'est vrai qu'il ne se passe pas grand chose, les rebondissements ne caractérisent pas ce roman, mais je ne me suis pourtant pas ennuyée. J'ai aimé suivre le cheminement de la pensée de Paula, j'ai aimé être spectatrice des micro événements qui lui ont permis de progressivement tourner la page. J'ai interprété ce livre comme un témoignage sur ces grandes peines de la vie, comment chacun peut essayer de s'en tirer. Alors que certains iraient piocher chez les autres l'énergie pour se reconstruire, Paula suit un chemin plus intérieur et solitaire. Elle nous montre que c'est en elle que les ressources sont à chercher et que cela passe par toute une palettes de réactions et de décisions incongrues mais qui poursuivent un même objectif, celui de se retrouver en tant que femme. Dans l'ombre de Paula, il y a aussi Mauro qui est un personnage omniprésent. Plus que Mauro, il y a cette histoire d'amour que j'ai trouvé très belle et très juste. Elle met en avant toutes les peines que peuvent rencontrer un couple : l'incompréhension, le manque de communication, l'éloignement qui peut s'installer sans qu'on lui donne un nom ni une date. La fin du roman est particulièrement belle et apporte encore un nouvel éclairage sur l'ensemble du cheminement de Paula.

Voilà une lecture qui nous offre un moment de pause, une immersion dans le parcours de vie d'une femme qui pourrait être n'importe qui. L'authenticité et la justesse de ce roman ne peuvent laisser indifférents et nous empêchent de tomber dans un sentimentalisme exagéré. Je vous conseille ce livre pour les derniers jours de l'été, quand la mélancolie nous gagne. Ce livre, bien que morose, peut apporter une forme de réconfort.
Dernières infos.

Apprendre à parler avec les plantes a été publié en 2020. Il compte 252 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 93 - Un livre d'un auteur ayant écrit moins de cinq livres - 26/100
En 2021... Je voyage : Espagne (+ 25 points)

mercredi 14 juillet 2021

Toutes les histoires d'amour du monde - Baptiste Beaulieu

En résumé.

A la mort de Moïse, son fils et son petit-fils, Jean, mettent la main sur trois carnets contenant des lettres que le vieil homme a écrites tous les ans et qu'il a destinées à une mystérieuse Anne-Lise Schmidt. Cet homme bourru, discret et revêche révèle dans ces écrits une toute autre personnalité, plus sensible et altruiste, ainsi qu'un lourd passé dont il n'a rien dévoilé à ses descendants de son vivant. La découverte de ces lettres est un véritable choc pour Jean et son père, à tel point que ce dernier en tombe malade, malade de s'apercevoir que son père n'est pas celui qu'il pensait être. Au fil de la lecture des lettres, les deux hommes lèvent le voile sur la véritable vie de Moïse et retrace ses combats, ses joies et ses déceptions, marquées par les grands événements du XXème siècle. Afin de guérir le chagrin de son père, Jean lui fait la promesse qu'il retrouvera Anne-Lise et qu'ensemble, ils formeront cette nouvelle famille élargie, fruit du passé tumultueux de Moïse.

Mon avis.

Si j'avais déjà beaucoup entendu parler de Baptiste BEAULIEU, médecin généraliste connu notamment pour son blog Alors voilà dans lequel il raconte des anecdotes sur sa profession, je n'avais encore jamais eu l'occasion de me plonger dans ses romans. Celui-ci a été repêché par mon amoureux dans une boîte à livres, peut-être qu'il y retournera car de part son histoire il a vocation à voyager jusque dans les mains de cette mystérieuse Anne-Lise.

Car je ne le savais pas en entamant ma lecture, mais Toutes les histoires d'amour du monde est en réalité un livre autobiographique, ou biographique, je ne sais pas quel terme est le plus adapté. Si Baptiste devient Jean dans le livre, il n'en demeure pas moins que l'auteur est réellement tombé sur ces lettres à la mort de son grand-mère et qu'il est réellement à la recherche d'Anne-Lise. Ce côté véridique du récit confère quelque chose d'encore plus touchant à une histoire qui l'est déjà. Je suis une adepte de ces petites histoires qui s'inscrivent dans la grande, ces parties de vie qui ont d'héroïque le fait que leurs protagonistes se considèrent comme de simples mortels, des monsieur tout le monde, des gens de peu qui ont pourtant galéré, connu dans une seule vie deux guerres mondiales, qui ont eu peur, froid, faim, et soif de tisser des liens durables dans un contexte où les séparations étaient inévitables. C'est précisément la vie de Moïse, qui a en fait connu mille vies en une. La dernière consistait plutôt à taire toutes les autres, à faire comme si de rien n'était. Ces lettres sont un témoignage émouvant de la vie d'un homme qui n'a exercé que de basses besognes, un homme simple, qui pourrait être tous les hommes, mais dont le parcours et la façon de le narrer sont d'une sensibilité et d'une intelligence incroyables. Apparaissent dans ses lettres toutes les histoires d'amour du monde, celles qu'on tisse dans le cercle familial, celles qu'on entretient avec ses amis et celles évidemment qui concernent le plus intime. Un condensé d'universel au travers d'une blessure difficile à panser, celle d'avoir perdu son enfant.

Même si les femmes sont omniprésentes dans ce livre, je dirais que c'est quand même une histoire d'hommes, au fil de trois générations. Les questions de la transmission, du secret et de la relation père-fils sont partout. D'abord dans le relation de Moïse à son propre père puis à son fils. Puis dans le relation de Jean à propre père. On sent à chaque fois une certaine maladresse héritée des temps passés, une pudeur qui peine à être dépassée, une forme de gêne, l'envie de se faire confiance et d'avouer ses secrets sans pour autant oser le faire. Le récit est construit sur une alternance entre les lettres de Moïse et les réflexions du narrateur qui raconte comment il fait croire à son père qu'il s'est lancé à la recherche d'Anne-Lise alors qu'en réalité son projet consiste essentiellement à publier ce livre avec l'espoir qu'il parviendra un jour dans les mains de la recherchée, ou de gens qui l'ont connue. La découverte de ces lettres et du passé du grand-père permet en fait de réconcilier Jean et son père, de les faire cheminer vers l'acception de l'homosexualité de Jean, pourtant refusée par son père. Il s'agit donc d'un livre où le poids des générations et des non-dits est très fort, un roman à dimensions multiples, comme une poupée russe, où le lecteur dépiaute page à page les secrets des uns, le présent des autres pour arriver à ce qui les lie tous, l'amour filial.

Un énième roman sur les deux guerres mondiales me direz-vous. Certes, mais celui-ci contient un petit supplément d'âme du fait qu'il a été rédigé avec l'espoir de retrouver Anne-Lise, avec l'espoir aussi de réconcilier une famille et de retisser les liens père-fils mis à mal de génération en génération. Je vous encourage à découvrir l'histoire de Moïse, juste pour rendre hommage aux hommes du quotidien. De mon côté, peut-être vais-je remettre cette histoire dans le circuit des boîtes à livre afin qu'il touche encore un autre lecteur, peut-être celui qui connaîtra Anne-Lise Schmidt.
Dernières infos.

Toutes les histoires d'amour du monde a été publié en 2018 et compte 437 pages. Quelques photos figurent sur le blog de Baptiste BEAULIEU, Alors voilà., dans l'onglet #LOOKINGFORANNELISE. Bon à savoir, Baptiste BEAULIEU est également chroniqueur sur France Inter dans l'émission Grand bien vous fasse me semble t-il.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 33 - Un livre écrit par un homme à lire durant le mois de la fête des pères - 25/100

samedi 17 avril 2021

Les vilaines - Camila Sosa Villada

En résumé.

Camila est née Christian. Peut-être par la violence du père, ses yeux noirs qu'il jetait sur sa démarche efféminée et par le silence de la mère, Cristian a progressivement abandonné ses joggings trop larges pour des robes cousues à la main avec de vieux morceaux de tissus, le vissage rehaussé par une touche de rouge à lèvres emprunté à la mère et les mains décorées de vernis à ongles. Il a fui le petit village argentin pour la capitale, Cordoba, et plus précisément le parc Sarmiento. La nuit, la prostitution pour gagner quelques pesos, la drogue, la violence de ses amants qui cherchent à l'humilier ou à la voler, la difficulté d'être transgenre, et les souvenirs tenaces d'une enfance gâchée. Heureusement, il y a l'entraide avec ses collègues de la nuit, et cet homme devenu femme lui aussi, Tante Encarna qui veille sur la tribu. Elle offre un refuge à toutes celles qui sont désœuvrées. Un soir, la troupe trouve un bébé dans un fossé. Elles l'embarquent chez la Tante Encarna, ce sera leur secret.

Mon avis.

Sorti à l'occasion de la rentrée littéraire de l'hiver 2021, j'ai eu la chance de rapidement me le procurer, la médiathèque se dotant d'une bonne partie des livres des rentrées littéraires. Le thème me plaisait, la question transgenre sur laquelle je n'avais jamais lu jusqu'à présent, le fait aussi que ce livre soit en partie autobiographique puisque Camila SOSA VILLADA est elle-même transgenre et a connu la prostitution. Enfin, cela se passe en Argentine, une occasion supplémentaire de sortir de ma zone de confort littéraire. 

Comme vous pouvez aisément le supposer, Les vilaines est un livre sombre à l'ambiance sordide. Déjà parce que la nuit est omniprésente. Camila vit lorsque la ville s'arrête et qu'il est plus facile de se cacher, dans ce parc que l'on imagine plongé dans le noir, seulement éclairé par les bijoux de ces femmes. A cela s'ajoute aussi la pauvreté qui les pousse à se prostituer, les coups foireux pour gagner à peine de quoi se nourrir, la violence qui éclate alors qu'amants et prostituées sont alcoolisés ou sous l'emprise de la drogue. Le noir de l'huile de moteur d'avion injecté dans le fessier de Tante Encarna. Les larmes noires de Camila qui revient sur son passé, l'arrivée dans une famille qui ne prend pas la peine de la connaître, un père qui trompe son épouse, violent, omnibulé par ses finances. C'est un enfant qui a grandi sans aide, qui s'est découvert seul et s'est fait seul. C'est aussi l'omniprésence de la mort qui vient frapper n'importe quand, n'importe où, le sida, les meurtres... C'est cruel, mais c'est aussi la vérité. Il faut garder son souffle jusqu'au bout. Dans la noirceur du quotidien, heureusement quelques touches de couleur viennent parsemer le récit, l'entraide au sein de la communauté et puis l'arrivée de cet enfant, nommé Éclat des yeux, qui offre un contraste saisissant avec l'obscurité de l'ensemble. Malgré ce que l'on peut imaginer à la lecture de la quatrième de couverture, il ne tient pas une place primordiale dans le récit. Il explique surtout le dénouement mais les trois quarts de l'intrigue sont dédiés à la vie de Camila.

Même si on ne peut qu'être émus par l'histoire de cette jeune femme, bouleversés aussi de voir dans quelle misère et dans quelle cruauté sont plongés ces êtres qui ne demandent finalement rien d'autre que de vivre en accord avec ce qu'ils ressentent au plus profond d'eux-mêmes, certains aspects du récit m'ont gênée. La narration est un peu décousue, les allers-retour entrer passé et présent arrivent sans crier gare, perdus au milieu des chapitres, eux aussi livrés à eux mêmes. De même, si la découverte de l'enfant est le fait majeur du début du livre, on ne sait jamais si les événements décrits par la suite lui sont antérieurs ou postérieurs. Il y a peu d'éléments temporels qui jalonnent le récit, les faits sont jetés par ci par là, sans contexte. On finit par comprendre le cheminement final mais je me suis parfois sentie un peu perdue. L'autre point est l'introduction dans le récit d'éléments fantastiques. Une femme qui se transforme en louve à chaque changement de lune, ou une autre qui se transforme en oiseau. Si j'ai pu lire que ces éléments avaient plu à certains lecteurs, je n'ai pas bien compris quel était leur intérêt pour ma part. Ou alors il s'agit d'une métaphore que je n'ai pas comprise. Bref, je pense que l'auteur n'avait pas besoin de ça pour rendre son histoire poétique et onirique. C'est aussi moi qui n'aime pas trop quand les genres se mêlent, surtout dans des histoires initialement basées sur des faits réels. 

Malgré ces deux petits bémols, j'ai apprécié ma lecture. Elle fut éprouvante, dense malgré le nombre de pages peu élevé, mais je suis ravie d'avoir pu lire à ce sujet. Là est pour moi la force de la littérature, faire découvrir des univers éloignés des nôtres, même s'ils peuvent être cruels, nous apporter des connaissances que nous n'avions pas et témoigner.
Dernières infos.

Les vilaines a été publié en 2021 et compte 204 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 8 - Un livre contenant entre 180 et 210 pages - 13/100
En 2021... Je voyage : Argentine (+ 20 points)

dimanche 4 avril 2021

Les larmes noires sur la terre - Sandrine Collette

En résumé.

Il aura fallu un enchaînement de tristes hasards pour précipiter Moe dans le désespoir le plus profond. La rencontre avec cet homme qui l'encourage à quitter son île, Tahiti, pour échouer en banlieue parisienne. La violence et les reproches, les petits boulots éreintants qui ne lui permettent même pas d'être autonome financièrement, une nuit d'infidélité au cours de laquelle son enfant sera conçu. Puis la fuite du domicile, pour échapper à la violence, quelques jours passés chez cette femme qui la rejette à son tour. Tout ça pour échouer dans cette ville misérable, La Casse, un amoncellement de voitures pourries devenues maisons pour ceux qui n'ont plus un sous, ceux qui sont seuls, ceux pour qui le mot "avenir" ne fait plus parti de leur langage. Des véhicules-taudis à perte de vue, la drogue, la prostitution, le travail aux champs payé quelques centimes. C'est dans cet environnement que Moe élèvera son enfant, bien trop triste pour lâcher quelques larmes. Heureusement, quelques rayons de soleil, les yeux de ses voisines, Marie-Thé, Poule, Jaja, Ada la vieille et Nini-peau-de-chien. Des femmes aussi désœuvrées que Moe mais dont l'humanité est toujours intacte. Ensemble, elles font la promesse de se serrer les coudes, pour le meilleur et pour le pire.

Mon avis.

Un livre que j'ai découvert en parcourant la bibliothèque d'une amie aux goûts très sûrs. Aimant les histoires un peu déviantes et aux ambiances sordides, je me suis précipitée dessus, certaine qu'il remporterait mon adhésion. J'ai eu la chance que la médiathèque l'ait dans ses rayonnages. Aussitôt repéré, aussitôt emprunté, aussitôt dévoré.

Il faut avoir le cœur solide pour affronter cette lecture éprouvante. On ressort de là lessivé, broyé, déshumanisé, heurté par le comportement effroyable des hommes. Une ambiance glauque et très sombre pèse sur l'ensemble du roman, un sentiment d'oppression nous saisit à chaque page tournée, on se demande quand cela va s'arrêter, et pourtant ça monte crescendo. L'écriture de Sandrine COLLETTE est incisive, précise, pas de superflu, pas de mot pour heurter directement la sensibilité, mais plutôt de l'implicite, une atmosphère noire et démoralisante qui s'installe progressivement, le déballage de cet ensemble de hasards qui ont conduit à la pauvreté la plus extrême, tout ça tellement réel. On ne sait quasiment rien du passé de Moe, comme si celui-ci était trop heureux pour avoir sa place ici, comme si la jeune femme était désormais tellement prise dans une spirale aliénante que ce qu'elle est au fond ne compte plus. Évanouis les cocotiers, les mers turquoises et les plages de sable blanc, la réalité contraste durement avec ces images pleine de couleurs et de chaleur.

L'essentiel du récit porte sur le quotidien de Moe dans son quartier de La Casse et ses tentatives pour fuir cet univers hors du temps. Un univers entièrement fabriqué par l'auteur, mais dont le réalisme nous effraie, et si ce décor horrifiant prenait place dans quelques années ? Je me suis d'ailleurs renseignée au début de ma lecture pour savoir si tout ça n'était déjà pas une réalité. Le symbole d'une société à bout de souffle dont on commence déjà à voir les contours. L'humain réduit à ses plus vils instincts, des animaux presque, prêts à tout pour survivre dans ce contexte si aliénant et déshumanisant. La présence des autres femmes vient apporter quelques touches de lumière à cette histoire sordide. Mais cela est de courte durée, car on voit à quel point elles ont également été marquées par la vie et plongées elles aussi dans un désespoir qui ne connaît pas de limite. En fait, la luminosité vient de leurs valeurs, auxquelles elles s'accrochent alors que tout pourrait les dévier de la morale. Un message d'espoir, même dans les pires configurations, la solidarité et l'entraide, voire l'amitié perdurent chez certaines personnes. Un mot enfin sur l'enfant, ce bébé que Moe tardera à nommer tant elle essaie de le mettre à distance de toute cette misère, comme si le traiter en objet lui permettrait de ne pas voir tout ça, et lui garantirait un avenir meilleur. Là aussi, l’attitude de Moe vis-à-vis de l'enfant injecte une part de sordide à l'intrigue, l'amour mère-fils étant mis à rude épreuve, il s'agit déjà de survivre avant de parler d'amour.

Une lecture qui n'est pas anodine, dans laquelle on doit se plonger avec prudence car elle peut heurter. Heureusement que j'ai pu l'entrecouper par des journées de travail pour penser à autre chose car son côté très sombre peut vite nous atteindre. Une fois le livre refermé, j'ai eu une grande envie d'une histoire légère, même niaise pour atténuer l'émotion douloureuse des Larmes noires sur la terre.
Dernières infos.

Les larmes noires sur la terre a été publié en 2017 et compte 336 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 55 - Un livre dont le titre contient une expression grammaticale de localisation (sur) - 11/100
En 2021... Je voyage : France (+ 10 points)

dimanche 21 mars 2021

Ce que le jour doit à la nuit - Yasmina Khadra

En résumé.

Dans les années 1930, en Algérie, Younes et sa famille sont contraints de quitter leurs terres agricoles après un ultime incendie. Sans le sous, ils débarquent dans les faubourgs d'Oran, logés dans un taudis, au milieu d'une pauvreté sans nom. Le père du jeune garçon s'acharne nuit et jour à trouver du travail pour nourrir sa famille mais bientôt cela ne suffit plus. L'oncle, pharmacien, propose d'adopter Younès pour lui offrir un avenir meilleur. Younès sera désormais Jonas, et il grandira auprès de son oncle et de sa tante, au train de vie plus que confortable. Après un incident, la famille recomposée quitte à son tour Oran pour rejoindre Rio Salado, un village principalement habité par des colons venus d'Espagne et renommé pour son activité viticole. C'est là que Jonas passera sa vie, nouera une amitié forte avec Simon, Jean-Christophe et Fabrice, rencontrera les beaux yeux d'Emilie, pour finir par se laisser surprendre par une guerre atroce qui bouleversera tous ses repères.

Mon avis.

Voilà une lecture entamée un peu par hasard, alors que je cherchais de nouveaux auteurs étrangers pour mon challenge "En 2021... Je voyage". Si j'avais déjà beaucoup entendu parlé de Yasmina KHADRA, je n'avais encore jamais lu un de ses ouvrages. Après quelques explorations, j'ai pensé que Ce que le jour doit à la nuit serait celui qui me tenterait le plus, parmi sa bibliographie étendue. Je ne me suis pas trompée, ce fut une lecture riche et chargée en émotions.

C'est bien le personnage de Younès, devenu Jonas, qui nous accompagne durant la totalité du récit - un récit narré à la première personne et qui retrace toute une vie, depuis les premières tragédies jusqu'aux regrets qui accompagnent ce jeune homme devenu grand-père. Une vaste fresque qui se lit pourtant facilement. La longueur idéale, un peu plus de quatre cent pages, certaines époques sont balayées assez rapidement alors que les événements principaux sont analysés avec plus de détails. La plume de Yasmina KHADRA est précise, travaillée, et sert à merveille ce personnage si complexe qu'est Younès. Le décor est planté avec efficacité, un cocktail de sensations me saisissent désormais quand je pense à ce livre : la puanteur des faubourgs d'Oran, la chaleur qui écrase ces terres d'Algérie, la maison de Younès, que j'imagine avec beaucoup de verdure, et sa vue sur les vignes, la musique qui résonne dans les bals pour célébrer les vendanges, la maison des Cazenave, blanche, majestueuse, avec vue sur les collines desséchées. Il y a l'émotion aussi qui me saisit, celle d'avoir eu le sentiment de partager cette vie faite d'un enchaînement de tragédies.

Même si la guerre d'Algérie arrive en toile de fond dans les derniers chapitres, Ce que le jour doit à la nuit est avant tout le récit d'une existence, marquée par les malheurs, plus que par le bonheur. Il ne faut pas y voir un plaidoyer pour tel ou tel camp, juste l'histoire d'un jeune homme, né algérien mais élevé à la française, un jeune homme qui a toujours eu du mal à se positionner, que ce soit pour se définir une identité comme pour dire oui à la femme de sa vie. Par lâcheté peut-être, pas peur de trahir, parce qu'on ne lui a jamais demandé de choisir dans ses premières années, parce qu'il a de nombreuses fois subi le déracinement... Il est difficile de porter un jugement sur l'attitude de Younès tant sa position est compliquée à tenir. J'ai surtout été émue par cette vie qui a été faite d'actes manqués, les espoirs déçus et les regrets qui hantent à l'approche de la fin. Ces personnes que l'on croise, que l'on aime puis qu'on laisse partir, avec une douleur tellement vive qu'elle empêche des retrouvailles ultérieures. C'est un des travers de la vie qui m'obsède et j'ai trouvé un écho à tous mes questionnements dans les réflexions de Younès. Ainsi, j'ai vécu ce livre plus comme une découverte de différents personnages aussi complexes les uns que les autres que comme un récit sur la guerre d'Algérie et la difficulté à choisir un camp, même si ce thème est bien évidemment abordé par l'auteur. Pour moi qui n'avais jamais lu à ce sujet, je trouve que c'est d'ailleurs une bonne entrée en matière, pas trop de date, ni de politique, juste la petite histoire encore une fois, le chagrin vécu dans les deux camps, ceux qui ont été opprimés et qui ont pris les armes, et ceux qui ont été contraints de s'exiler alors qu'ils considéraient l'Algérie comme leur terre natale, n'ayant jamais foulé le sol français auparavant. Il n'y a pas de parti pris dans cette histoire, juste des hommes, des faits et des choix à faire ou à ne pas faire.

Une première rencontre avec Yasmina KHADRA réussie et prometteuse. L'histoire de Younès démontre une justesse dans les réflexions, l'émotion qui m'a saisie en fin de livre m'a laissée dans un état de mélancolie puissant. Si jamais vous ne connaissez pas cet auteur, je vous conseille de commencer par ce livre. Et si jamais vous avez déjà lu un livre de l'auteur, je vous conseille quand même de vous plonger dans celui-là ! 
Dernières infos.

Ce que le jour doit à la nuit a été publié en 2008 et compte 413 pages. Il a été adaptée en film en 2012 par Alexandre ARCADY.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 94 - Un livre dont le titre contient un moment de la journée (aube, matin, matinée, après-midi, soir, crépuscule, nuit...) - 9/100
En 2021... Je voyage : Algérie (+ 20 points)

samedi 13 mars 2021

Sublime royaume - Yaa Gyasi

En résumé.
 
Chercheuse en neurochirurgie, Gifty tente d'expliquer, au moyen de ses expériences sur des souris de laboratoire, les mécanismes neurologiques sous-jacents aux phénomènes d'addiction et de dépression. La jeune femme n'a pas choisi ces sujets par hasard. Issue d'une famille originaire du Ghana, mais née aux États-Unis, elle est depuis son enfance confrontée aux cycles dépressifs de sa mère et à l’addiction de son frères aux opioïdes, ces fameux médicaments anti-douleur qui ont tué des milliers d'Américains. Alors qu'elle avance dans ses recherches, elle doit accueillir chez elle sa mère qui connaît une rechute et qui reste prostrée dans son lit nuit et jour. Ce nouvel épisode dépressif rappelle à Gifty son enfance très marquée par la foi religieuse de sa mère, les sautes d'humeur de cette dernière, l'absence de son père, la popularité de son frère Nana puis sa descente aux enfers. A travers ces souvenirs, elle cherche à expliquer la femme qu'elle est aujourd'hui, panser les blessures pour aller de l'avant, trouver suffisamment de force et de courage pour supporter le chagrin abyssal de sa mère.

Mon avis.

J'ai emprunté ce livre à la médiathèque un peu sur un coup de tête, séduite par sa couverture aux couleurs vives mais aussi par la réputation de Yaa GYASI qui a connu le succès avec son premier roman No home, que je n'ai pourtant pas lu jusqu'à présent. C'était aussi l'occasion de découvrir un nouvel auteur originaire du continent africain, toujours dans l'optique de diversifier mes lectures. Ce livre, bien que triste et désarmant, fut une agréable surprise.

C'est vrai qu'il faut avoir un moral d'acier lorsqu'on entame ce roman. La couverture, si belle et si vive, et ce titre prometteur offrent un contraste saisissant avec le contenu. Il s'agit en fait d'une introspection, qui dure plus de trois cent pages, une analyse de ce qui a été et de ce qui est, des causes et des conséquences. L'ensemble du récit est construit sur des alternances entre passé et présent, épousant la forme d'une spirale. Gifty déroule progressivement le fil de sa vie, puis le casse, revient au présent, puis continue quelques pages plus loin à le dérouler, pour s'arrêter sur des points de détail qui pourraient en fait expliquer la détresse de cette famille brisée. Ainsi, même si l'on reste sur un récit à la première personne parfois pesant, l'ensemble reste dynamique, on est plongés au cœur de cette analyse psychologique, voire philosophique, très fine, complexe et menée avec beaucoup de rigueur. Les alternances entre passé et présent sont bien construites, de sorte que je ne me suis jamais sentie perdue. Même s'il n'y a pas de suspense, puisque Gifty résume dès les premiers chapitres ce qu'il est arrivé à sa famille, on a pourtant envie de tourner les pages pour découvrir avec précision quels sont les éléments qui ont mené à de tels drames.

J'ai trouvé que le personnage de Gifty n'était pas véritablement attachant. Bien qu'elle ait dû surmonter de nombreuses épreuves qui ne peuvent que toucher le lecteur, elle reste difficile à cerner. En même temps, cette complexité du personnage montre à quel point il a été travaillé par Yaa GYASI. C'est un personnage empli de nuances, ni blanc, ni noir, constamment partagé entre ses valeurs, et notamment la place de la religion dans sa vie, et ce qu'elle est devenue au fil des années, une jeune femme ayant choisi de se tourner vers les sciences et donc vers une approche plus "rationnelle" des êtres et des choses. Quoiqu'il en soit, elle se pose des questions de fond, obsédée par cette envie de comprendre ce qui peut amener une personne à ne plus sortir de son lit, ne plus éprouver de plaisir pour quoique ce soit, et ce qui peut amener quelqu'un d'autre à tomber dans une forme d'addiction. Ainsi, les thèmes de la religion et de la science, ainsi que leur opposition, sont omniprésents et Gifty finit par leur donner un même dessin, celui de comprendre l'Homme et de trouver des raisons à des comportements irrationnels. D'autres thèmes sont également présents, comme celui du déracinement, ici du Ghana pour rejoindre les Etats-Unis, ou encore celui de la place des personnes noires immigrées dans la société américaine. Il est aussi question des relations filiales, et de la famille au sens large, comment les non-dits, les décisions prises à la hâte peuvent engendrer de la rancœur, jusqu'à aller au désespoir. L'auteur saisit ainsi dans ces quelques pages toute la complexité d'une situation, il n'y a jamais qu'une seule cause, les drames sont toujours d'origine multifactorielle.

Il s'agit donc d'un texte riche, posant de nombreuses questions et offrant au lecteur le cheminement d'une pensée, d'un raisonnement. L'action est apportée par la narration de la vie de cette famille éclatée, des êtres finalement banals mais au destin douloureux et complexe. A lire si jamais vous aimez ces romans à une seule voix, attention cependant à être dans une humeur de champion...
Dernières infos.

Sublime royaume a été publié en 2020 et compte 371 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 86 - Un livre dans lequel une marque est citée (M&M's p.97) - 8/100
En 2021... Je voyage : Ghana (+ 25 points)

samedi 27 février 2021

La commode aux tiroirs de couleurs - Olivia Ruiz

En résumé.

Suite au décès de sa grand-mère, une jeune femme hérite de la commode de cette dernière. Un meuble massif, qui en impose de part ce qu'il refoule du passé, un meuble aux neuf tiroirs, chacun arborant une couleur différente. La jeune femme prend le soin de dépiauter chaque compartiment, effleure du bout des doigts chaque objet, parcourt chaque morceau de papier pour enfin comprendre le passé de la défunte et jeter la lumière sur les secrets de famille tus depuis tellement longtemps. Une famille d'immigrés ayant fui la guerre civile d'Espagne alors que Franco s'emparait progressivement de chaque centimètre carré de leur territoire. La "abuela", cette femme à la fois si fragile et si forte, livre un à un ses mystères, depuis le départ de sa terre natale à la naissance de sa petite-fille, en passant par les histoires d'amour qui ont jalonné son existence mais aussi les désillusions, les malheurs et les difficultés à se faire une place dans son nouveau pays.

Mon avis.

J'ai toujours eu pour Olivia RUIZ une forme de sympathie. Déjà parce que nous sommes toutes les deux nées le même jour, à douze ans d'intervalle. Ensuite parce qu'elle a longtemps été la compagne de Mathias MALZIEU auquel je voue un vrai culte. Enfin parce que j'ai toujours apprécié son originalité et l'énergie qu'elle a mise dans ses premiers albums. J'étais donc pressée de la découvrir en tant qu'écrivaine. Autant vous le dire tout de suite, je n'ai pas été déçue du voyage et j'espère déjà qu'elle publiera très vite un nouveau roman.

Voilà un premier roman surprenant et presque déroutant. Son genre est difficile à identifier, puisqu'il se situe entre l'autobiographie et la fiction. Si Olivia RUIZ partage avec la narratrice un certain nombre de points communs, comme le fait d'être issue d'une famille qui a fui la guerre civile espagnole, d'autres faits sont purement inventés. Dans les interview qu'elle a donnés lors de la promotion de son livre, elle a pu expliquer que ses grands-parents ont toujours été secrets sur leur passé, et que cette histoire est en quelque sorte ce qu'elle aurait aimé qu'on lui dise, les femmes qu'elle décrit étant des symboles de courage et de liberté. J'ai vécu ma lecture comme une découverte des origines d'Olivia RUIZ alors qu'il faut garder en tête que tout cela est un peu romancé, même si le destin de Rita, la fameuse "abuela" est très certainement similaire au destin de milliers d'autres petites filles qui ont tout quitté pour se construire une nouvelle identité en France. Ce roman se conte à deux voix. La jeune femme s'exprime pour l'épilogue et le prologue, mais l'essentiel du corps du texte est conté par la grand-mère, chaque chapitre s'arrêtant sur un tiroir ouvert et un objet dévoilé. Le récit est assez court puisqu'il fait moins de 200 pages. C'est à la fois frustrant car on se sent tellement bien aux côtés des personnages qu'on a envie que ça dure le plus longtemps possible, mais cela permet d'un autre côté d'avoir un récit dynamique, sans aucune longueur.

C'est le deuxième roman que je lis sur le thème de la guerre civile espagnole, après avoir découvert Une dernière danse de Victoria HISLOP l'été dernier. Décidément, c'est un thème qui me parle et qui me plaît toujours autant. L'histoire de Rita m'a beaucoup émue et j'ai dû retenir mes larmes plusieurs fois au cours de ma lecture. Ce n'est en aucun cas un roman larmoyant ou tire-larme, mais le simple fait de s'attacher à ces personnages si humains et si simples dans leur façon d'être ne peut que nous provoquer une vive émotion. Le parcours de Rita est à son image, digne, courageux, mais aussi précaire et fragile.  L'écriture d'Olivia RUIZ sert à la perfection ces personnages à la fois si vifs et si vulnérables. Malgré l'émotion qui m'a tenaillée jusqu'à la dernière page, les images qui me viennent immédiatement en tête lorsque je repense à ma lecture sont très colorées, une sensation de chaleur m'envahit, le soleil de Narbonne, le sourire de ces femmes déracinées, leur accent réprimé mais ayant conservé une forme d'impertinence, une musique joyeuse type guinguette et des décors des années 40/50, l'insouciance, voire la naïveté, le charme suranné de cette époque. Bien sûr, en toile de fond, il y a l'histoire avec un grand H, à l'origine de tous ces maux mais ce livre se concentre avant tout sur la petite histoire, celle des gens ordinaires et celle de ces femmes qui ont parfois dû mettre leur orgueil et leurs sentiments de côté pour continuer à vivre et donner du bonheur à leur descendance.

Je ne savais pas si je pouvais placer ce livre dans la catégorie des coups de cœur, mais une telle émotion à la lecture d'un livre n'arrive pas tous les jours, alors je dois m'avouer vaincue face au talent d'Olivia RUIZ et à la qualité de ce premier roman. J'espère qu'il inaugure une longue suite à venir... D'ici là, courez chez votre libraire ou dans votre médiathèque de quartier et lisez sans plus tarder La commode aux tiroirs de couleurs !
Dernières infos.

La commode aux tiroirs de couleurs a été publié en 2020 et compte 198 pages.

Ma note.

Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 82 - Un livre d'un auteur qui est né durant le même mois que vous - 6/100
En 2021... Je voyage : France (+ 10 points)

samedi 13 février 2021

"Arrête avec tes mensonges" - Philippe Besson

En résumé.

1984. Philippe, adolescent brillant, formaté pour de grandes études, fils d'instituteur, quelques amis et les autres qui lui jettent des "pédales" à la figure dans la cour de récréation. Philippe, attiré par un grand ténébreux, solitaire voire mystique, Thomas Andrieu. Le premier qui admire le deuxième, tout en sachant qu'il ne se passera jamais rien. Pourtant, Thomas choisira le bon moment pour dire à Philippe quelques mots, une invitation dans un bar reculé de la ville, loin des regards. Des rendez-vous se multiplieront, dominés par l'attirance sexuelle qui existe entre les deux hommes, pas beaucoup de mots, simplement les corps qui s'expriment. Ça y est, l'amour est là, mais il faut se taire, car l'homosexualité est un sujet tabou en ce début des années 80. Puis l'été arrive, chacun obtient son Bac, l'un part pour l'Espagne, l'autre pour Bordeaux, déjà tourné vers un avenir radieux. Une séparation qui ne sera jamais digérée. Un être que l'on a aimé et que l'on ne voit plus. Quelques années plus tard, Philippe aura des nouvelles de Thomas, d'une façon totalement inattendue. Un premier coup de massue, et plusieurs autres qui suivront.

Mon avis.

Je pense que c'est la première fois depuis très longtemps que je rédige la chronique d'un livre alors que je viens de le terminer. C'est dire s'il m'a bouleversé. L'envie d'écrire à chaud, de dire combien j'ai aimé ces quelques pages, combien j'ai été emportée par cette partie de vie de Philippe BESSON alors que je ne m'y attendais pas du tout. Pour rien ne vous cacher, j'ai ouvert ce livre un peu au hasard, ne sachant pas de quoi il parlait, il trônait depuis des années sur mes étagères, acheté sur un coup de tête dans une recyclerie, juste parce qu'il avait été très médiatisé à sa sortie. J'aime être surprise de la sorte, un coup de cœur littéraire presque accidentel mais ô combien plaisant !

L'auteur, Philippe BESSON, plutôt habitué des romans de fiction, se livre ici à un genre nouveau, celui de l'autobiographie. Pour une première, il attaque fort, puisque ce qu'il livre ici est de l'ordre du très intime, son orientation sexuelle, et plus particulièrement cet amour de jeunesse qui est en fait l'amour d'une vie, une rencontre qui ne se produit qu'une fois et qui laisserait des traces dans chacun de ces romans. Le livre est court, je ne sais pas si cela sert ou dessert son projet. D'un côte, je trouve que c'est la longueur idéale pour nous toucher en plein cœur, quelque chose de vif, de rapide, d'incroyablement percutant. D'un autre côté, j'aurais tellement aimé passer plus de temps avec ces personnages. On est presque blasé de les côtoyer si peu de temps alors qu'ils sont si prometteurs. Mon seul bémol va à l'auteur lui-même, dont j'ai perçu à certains moments une fausse pudeur, quelques vantardises dans le propos, peut-être un coup marketing, mais cela reste fugace et peut-être que je me trompe, tout n'est qu'affaire d'interprétation. 

Le premier point fort de ce roman est très certainement cette histoire d'amour passionnelle, charnelle, voire même spirituelle, et ses corollaires qui font très vite leur apparition : le doute, le manque de l'autre, la séparation, la jalousie. Tout cela est rendu plus compliqué par les tabous sociaux qui imposent à Thomas de vouloir garder une extrême discrétion quant à sa relation avec Philippe. Le deuxième point fort est le personnage de Thomas que j'ai trouvé absolument magnifique. Un homme ordinaire, qui n'est pas médiatique contrairement à l'auteur, un lycéen devenu paysan, un homme qui a grandi avec sa pudeur, la peur du qu'en dira t-on, qui s'est empêché beaucoup de choses et qui n'a pas réussi à dépasser ses propres barrières et les limites qu'il s'est imposé. C'est un personnage de tragédie, si beau, on devine ses tourments, les faux-semblants qu'il a construits les uns après les autres et à quels points ceux-ci se sont avérés destructeurs. Plusieurs fois au cours du récit, je me suis retenue de ne pas pleurer, émue jusqu'au trognon par cette histoire si pure et si belle et ce personnage à la fois si vrai et si complexe. Cela faisait des lustres que je n'avais pas eu envie de verser une larme lors de la lecture d'un bouquin. C'est dire l'intensité du récit et de la plume de l'auteur.

Une lecture incroyablement rapide, mais qui laisse des traces, et que je relirai assurément. J'ai désormais une furieuse envie de lire la bibliographie de Philippe BESSON, à la recherche des petits bouts de Thomas qu'il a disséminé ça et là. Peut-être relire aussi pour la troisième fois L'arrière saison, avec ce regard neuf, maintenant qu'il a livré les clefs pour comprendre l'ensemble de son oeuvre. Vraiment, vous pouvez y aller les yeux fermés !
Dernière infos.

"Arrête avec des mensonges" a été publié en 2017 et compte 159 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 11 - Livre LGBTQIA* - 4/100
En 2021... Je voyage : France (+ 15 points)

dimanche 17 janvier 2021

Journal d'un vampire en pyjama - Mathias Malzieu

En résumé.

Fin 2013, Mathias MALZIEU, chanteur au sein du groupe Dionysos et écrivain de talent, apprend qu'il est atteint d'une maladie auto-immune, l'aplasie médullaire. Une maladie qui résulte d'un dysfonctionnement de la moelle osseuse et qui entraîne des hémorragies importantes ainsi qu'une augmentation du risque infectieux dans la mesure où le corps ne dispose plus de défenses efficaces pour se protéger des attaques extérieures. Ce danger permanent arrive au moment où l'artiste est au sommet de sa carrière, prêt à entamer la promotion de son film La mécanique du cœur auquel il tient beaucoup. Bien qu'épuisé et à bout de souffle, il refuse dans un premier temps de se laisser abattre par cette maladie. Mais la situation s'aggrave, les séjours à l'hôpital se multiplient, certains en chambre stérile, les besoins en transfusion sont permanents et le traitement mis en place est un échec, une greffe de moelle osseuse doit donc avoir lieu. Avec cet écrit, Mathias MALZIEU fait part au lecteur de tout son parcours, de la découverte de la maladie à la guérison, mais rend aussi hommage aux personnes qui l'ont accompagné tout au long de cette épreuve.

Mon avis.

Ce livre fut ma dernière lecture de l'année 2020. C'est plutôt ironique de finir sur le thème de la maladie après une année à l'actualité sanitaire très chargée. Je me réservais cette lecture pour mes vacances, ayant envie d'avoir tout le temps de savourer la prose de Mathias MALZIEU, artiste de génie à mes yeux, peut-être mon auteur préféré, tant j'admire son imagination et sa plume, toujours aussi poétique et audacieuse. Malgré le thème général du livre peu réjouissant, ce livre ne fait pas exception, il nous amène encore une fois sur le terrain de la poésie avec beaucoup de malice et d'humilité.

Les livres de Mathias MALZIEU sont toujours plutôt courts, un peu frustrant je l'avoue, mais toujours puissants. Celui-ci ne déroge pas à la règle tant il nous fait vivre de multiples émotions. Des moments émouvants quand l'artiste découvre sa maladie mais aussi tout au long de la lutte avec son propre corps, l'imaginer diminué, seul dans une chambre stérile avec la peur au ventre, assister aux hommages rendus aux soignants qui ont tout fait pour lui redonner le sourire. Des moments de peur lorsqu'il évoque l'aggravation de la maladie, la recherche d'un donneur compatible pour une greffe de moelle osseuse. Et puis la joie de lire sa poésie, de le voir se remettre petit à petit, de prendre son skate et de faire le tour de l'Islande avec. Bien que l'émotion soit présente et que le thème ne soit pas des plus joyeux, ce livre n'est en aucun cas larmoyant. L'objectif n'est clairement pas de faire pleurer dans les chaumières, plutôt relater les mois d'un combat particulier et écrire pour survivre. C'est sa créativité et son imagination inépuisable qui semble avoir eu raison de sa maladie. Tourner en dérision le jargon médical, inventer le personnage de Dame Oclès pour signifier l'imminence de la mort et se réfugier dans un univers onirique, créer des histoires et des personnages farfelus, c'était sa force. 

C'est un livre tout en modestie, on a l'impression d'avoir affaire à l'homme plutôt qu'à l'artiste. Il nous laisse entrer dans son intimité, son appartenant à son image, poétique et enfantin, sa relation avec Rosy et son image physique qui se dégrade au fur et à mesure que la maladie s'empare de lui. Il évoque aussi tous les personnages qu'il a pu créer et les histoires qu'il a pu inventer. L'ironie de son personnage phare Jack dans La mécanique du cœur, jeune homme ayant lui-même subi une greffe du cœur, une horloge remplaçant son véritable organe. En lisant son livre, je me suis rendue compte du poids du destin qui est particulièrement présent chez lui, comme si une partie de ce qu'il avait entrepris jusque là semait des indices qui le mènerait vers cette maladie rare. Ce récit se situe à la croisée des genres littéraires, les éléments autobiographiques en constituent bien sûr l'ossature mais Mathias MALZIEU vient agrémenter l'ensemble de touches de fiction, comme si l'on avait affaire à un personnage sorti de nulle part, ce vampire en pyjama qui s'amuserait à aspirer le sang de ses congénères depuis sa chambre stérile.

Vous pouvez ouvrir ce livre sans crainte, agréable moment de lecture garanti. N'ayez pas peur du thème de la maladie, certes peu enthousiasment en ce moment, le talent de l'auteur est tel qu'il saura vite vous détourner d'une possible morosité.
Dernières infos.

Journal d'un vampire en pyjama a été publié en 2017 et compte 251 pages (sans compter la partie "Carnet de bord" sur son voyage en Islande en skateboard). 

Ma note.
Challenges.

Défi lecture 2020 : Consigne 75 - Lire le livre d'un auteur avec lequel on aimerait bien flirter - 51/100

samedi 2 janvier 2021

Chanson douce - Leïla Slimani

En résumé. 
 
Myriam ne supporte plus de s'occuper de ces deux enfants qu'elle a mis au monde. Le linge, les papouilles, les traces de compotes et de purée à la carotte, les cris, les caprices, les couches, elle a envie de tout arrêter, les petites bouilles de Mila et Adam ne lui suffisent plus pour dépasser les désagréments de la maternité. Elle rêve de reprendre sa carrière d'avocate, de briller en société, de fouler le pavé perchée sur ses talons aiguilles, de rire au côté de son mari musicien, une coupe de champagne à la main. La décision a été dure à prendre mais le couple finit par se mettre d'accord pour embaucher une nounou. Face aux femmes sans papier qui se succèdent dans l'appartement parisien pour tenter leur chance, Louise, femme mûre, toute en finesse et en élégance retient leur attention avec ses manières de bourgeoise ratée. Un choix qu'ils ne regretteront pas. Cette femme à tout faire, aussi douce avec les enfants que douée en cuisine s’immisce progressivement dans la vie du couple, leur devient indispensable, nourrit leurs ambitions en même temps qu'elle nourrit les siennes. Des projections sur la vie de l'autre qui finissent par un drame, la mort des deux enfants.
 
Mon avis.
 
Impossible de passer à côté de ce roman dont on a entendu beaucoup parler puisqu'il a permis à son auteur, Leïla SLIMANI, de remporter le prix Goncourt en 2016. J'ai mis du temps à me le procurer, mais j'ai finalement cédé lors d'un passage chez un bouquiniste, poussée par une fièvre acheteuse post premier confinement, en prévision du second. Je ne regrette pas mon achat, de seconde main qui plus est, mais qui restera longtemps sur les étagères de ma bibliothèque tant je suis sûre de le relire plusieurs fois.

Un roman d'une taille tout à fait raisonnable dont les premières pages ne peuvent que saisir le lecteur. "Le bébé est mort", et l'autre va succomber. Autant dire que je ne m'attendais pas à un départ aussi cruel, il aura le mérite de faire planer sur le reste du roman une ambiance pesante, malsaine, d'agonie. Les chapitres, courts, se succèdent, présentant tour à tour les protagonistes de cette histoire abracadabrantesque, Myriam et Paul, un couple de parents pétri d'une ambition tuée dans l’œuf par la naissance de leurs deux angelots, Adam et Mila, les futures victimes qui ne demandaient pourtant que l'affection des ces adultes mal dans leur peau, et celle sur qui tout repose, Louise, une femme aussi douée que déséquilibrée, dont la vie n'aura laissé que des cicatrices qui ne pouvaient la mener qu'au meurtre. Afin de s'immerger le plus possible dans cette atmosphère nauséabonde, je pense qu'il est nécessaire de lire ce roman d'une traite. Contrainte par ma vie quotidienne qui me mène bien trop souvent et bien trop longtemps dans les transports en commun, je pense que j'aurais davantage apprécié ma lecture si elle n'avait pas été aussi interrompue par les annonces de la SNCF, les écouteurs des voyageurs et les arrêts de bus. Quoiqu'il en soit, j'ai complètement été transportée par l'écriture de Leïla SLIMANI et son analyse chirurgicale de ses personnages.

Tout repose là-dessus, les personnages et leurs vices, leurs névroses mal soignées. Les faits décrits sont finalement banals, des jeux d'enfants, des rires après des imitations de cris d'Indiens, des bains, des couchers de soleil sur des îles grecques, une vie de famille. Toutefois, l'auteur nous amène sur d'autres terrains, explore les acteurs de cette vie banale. Le flou qui entoure le personnage de Louise est saisissant, il entretient une forme de suspense qui monte crescendo au fil des pages alors qu'on connaît déjà l'issue. On a envie de comprendre pourquoi et comment tout bascule, la personnalité malade de cette femme nous est progressivement expliquée au fur et à mesure de témoignages sordides. J'ai été subjuguée par le talent de Leïla SLIMANI, cette capacité à écrire si simplement et à décrire des faits de l'ordinaire tout en donnant à l'ensemble une tournure si malsaine. J'ai pu lire à droite à gauche que ce roman serait aussi une histoire de lutte des classes, avec d'un côté un couple bourgeois et d'un autre côté une veuve criblée de dettes et exploitée. Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas allée aussi loin dans mon interprétation, j'ai plutôt pris l'histoire au première degré. Je trouve d'ailleurs que cette analyse sociétale n'est pas flagrante, on est plus sur une narration très distancée, une observation sans jugement ni parti pris.

Je vous encourage à ne pas passer à côté de ce livre et à la mettre vite à l'agenda de vos prochaines lectures ! Un style d'écriture incroyablement simple et fluide mais dont le fond est puissant, saisissant par son côté sordide et malsain. On est loin des romans élitistes et trop compliqués pour n'être compris que par une poignée de lecteurs. Un Prix Goncourt mérité et restant accessible pour tous.
Dernières infos.
 
Chanson douce a été publié en 2016 et compte 245 pages. Il a obtenu le Prix Goncourt la même année. Lucie BORTELEAU a porté le livre à l'écran en 2019, mettant en scène Karine VIARD, Leïla BEKHTI et Antoine REINARTZ.

Ma note.
Challenges.
 
Défi lecture 2020 : Consigne 94 - Livre ayant reçu un prix prestigieux (Pulitzer/Goncourt/Nobel) - 49/100

samedi 12 septembre 2020

Le blé en herbe - Colette

En résumé.

Les Audebert et les Ferret, deux familles parisiennes plutôt bourgeoises semble t-il, ont l'habitude de passer leurs vacances ensemble, sur la côte bretonne. Leurs enfants respectifs, Philippe et Vinca, ont donc grandi ensemble, et ont développé, au fil des étés, une relation amicale profonde, quasi filiale. Âgés de 15 et 16 ans, ils entrent désormais dans l'adolescence et leur relation prend une tournure nouvelle. Chatouillés par leurs émois, ils se promettent qu'ils ne se sépareront plus jamais et même qu'ils se marieront. Un grain de sable vient toutefois contrarier leurs projets. Philippe fait la connaissance de Camille Dalleray, une jeune femme également en vacances sur la côte. Les deux gens se tournent autour, jusqu'à ce que Philippe succombe complètement face à la sensualité de cette dame en blanc. Vinca, ayant tout deviné des tourments de son fidèle ami, est gagnée par la jalousie. La relation Phil-Vinca est alors à considérer d'un nouvel œil, entachée par des problèmes qui appartiennent désormais à la vie d'adulte et non plus à l'enfance insouciante.

Mon avis.

J'ai lu pour la première fois ce très court roman à l'âge de Phil et Vinca, lors de mon année de Première. Je me souviens que mes copines et moi n'avions pas du tout apprécié cet écrit de Colette, et même les explications exaltées de notre professeur de Français ne réussirent pas à nous faire changer d'avis. Ce livre est resté sur les étagères de ma bibliothèque pendant toutes ces années, et j'ai décidé de l'en sortir sur un coup de tête, avec la curieuse envie de voir ce que j'en penserais, 11 ou 12 après.

Quand je suis en vacances, j'aime commencer ma journée avec un bon petit-déjeuner, savouré en compagnie d'une bonne lecture. C'est en général ce qui m'encourage à aller me coucher le soir, me dire que cet instant délicieux m'attend juste après ma nuit de sommeil. Ce rituel a été contrarié ces derniers jours par cette relecture laborieuse du Blé en herbe. Plutôt que de m'accompagner dans mon réveil, ce roman m’assommait et m'encourageait plutôt à aller me recoucher. Pas de doute, 11 ou 12 ans après, cette histoire de Phil et Vinca ne me convainc toujours pas. Même si j'ai fourni de réels efforts pour me concentrer sur le texte, savourer la beauté de la plume de Colette et m'imaginer ces paysages bretons éclairés d'une lumière estivale, j'avais l'impression de lire "à vide", c'est-à-dire d'entamer une phrase, d'en lire les quatre ou cinq premiers mots puis de partir dans mes pensées jusqu'à la fin du paragraphe, et là de me dire qu'il me fallait recommencer puisque je n'avais rien retenu de ce que je venais de lire. Et ça, à chaque page, ce qui est très lassant au bout du compte. Je ne sais comment me l'expliquer mais je me suis profondément ennuyée durant cette lecture. L'attachement aux personnages n'a malheureusement pas rattrapé le coup puisque je ne me suis pas vraiment projeté dans leurs émois d'adolescent, ayant passé l'âge peut-être. Toujours est-il que j'ai eu le sentiment de passer les phrases, tourner les pages sans en retirer grand chose, malgré le style travaillé de l'auteur qui s'attache à décrire au plus près le sentiment amoureux au travers de ses deux personnages.

Car tout n'est évidemment pas à jeter dans ce roman. D'ailleurs, rien n'est à jeter, c'est juste qu'il n'est pas à mon goût mais je suis sûre qu'il plaira à d'autres lecteurs qui seront séduits par la plume de Colette - une plume emplie de poésie et de grâce, métaphorique, qui laisse entrevoir les faits et gestes audacieux de Phil et Vinca au travers d'évocations édulcorées et imagées. Si le contenu du Blé en herbe ne fait plus débat aujourd'hui, tant ce sujet a été exploré par mille et un bouquins, films, BD et ne fait plus partie des débats de société, il a pu choquer à l'époque, justement à cause de cette écriture métaphorique qui parle en fait de l'initiation sexuelle de deux adolescents, bien qu'abordée avec beaucoup de pudeur. Un autre atout de ce livre est la réflexion autour du passage de l'adolescence à l'âge adulte, la perte d'innocence, l'envie de rapprochements physiques tout en gardant des moments de solitude et d'introspection pour justement analyser ces changements. Ces questionnements sont d'autant plus travaillés dans le livre qu'ils touchent deux êtres qui ont grandi ensemble, qui jouaient ensemble, se chamaillaient, se consolaient, se confiaient. Comment regarder cet attachement filial avec des yeux nouveaux, alors que l'envie d'un rapprochement physique semble s'imposer aux deux protagonistes ? Enfin, Le blé en herbe est un roman très visuel, des adjectifs de couleurs enrichissent souvent les descriptions : les yeux bleus de Vinca, les tenues blanches de Camille Dalleray... On parvient sans trop de difficulté à se projeter dans ces paysages bretons, chargés de nos outils pour partir à la pêche, les pieds dans l'eau fraîche et le dos installé contre des rochers inconfortables pour une pause bien méritée. C'est un livre qu'il faut lire en été, sans aucun doute, pour faire directement l'expérience de toutes les scènes propres à cette saison qui sont rapportées.

Un roman qui ne m'a pas convaincue et qui m'a profondément ennuyée, par deux fois. Néanmoins, je lui reconnais bien des qualités, dont le style travaillé de Colette. L'avantage est qu'il est assez court, vous pouvez donc vous faire votre propre avis en le lisant, la souffrance ne durera pas trop longtemps si jamais votre avis concorde avec le mien.
Dernières infos.

Le blé en herbe a été publié en 1923 et compte 96 pages. Il a été porté à l'écran en 1954 par Claude AUTANT-LARA.

Ma note.
Challenges.

Défi lecture 2020 : Consigne 82 - Livre que vous avez dû lire pendant vos études - 34/100

samedi 27 juin 2020

Les noces barbares - Yann Queffélec

En résumé.

Nicole n'est encore qu'une gamine quand elle se fait violer par un prétendu soldat américain, qui lui promet monts et merveilles. De cette union forcée, naîtra Ludovic. L'Américain parti, Nicole devra élever seule cet enfant non désiré et symbole de cette nuit de honte et de souffrance. D'abord caché dans le grenier de la demeure des parents de Nicole, des boulangers rustres obsédés par le qu'en-dira-t-on, nourri à coup de lance pierre, il va ensuite rejoindre la maison de Micho, brave gars qui s'est entiché de Nicole. Mais les années passent, et le désir de se débarrasser de cet enfant encombrant ne cesse de grandir dans l'esprit de Nicole. Alors elle le fera passer pour fou, jusqu'à le faire admettre dans une institution pour adultes présentant une déficience intellectuelle. Jusqu'à ce que Ludovic parvienne à s'enfuir, obsédé par son désir de retrouver cette mère qui l'a rejeté depuis ses premiers jours.

Mon avis.

Livre que je connaissais de nom, mais que j'ai redécouvert suite à une discussion avec la maman d'une amie qui était en train de le lire et qui en était bouleversée. Depuis cette discussion, je l'avais gardé en tête et j'ai finalement franchi le pas après avoir vu qu'il était disponible dans ma médiathèque.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce livre ne nous laisse pas indifférent. J'ai d'ailleurs mis du temps avant de trouver l'envie de le chroniquer, encore assaillie par ce sentiment de malaise que l'on éprouve à la lecture et qui perdure une fois les dernières pages tournées. L'histoire tragique de Ludovic est d'un réalisme à couper le souffle, les mots sont tellement simples et concis qu'on a l'impression de pénétrer dans une véritable histoire de famille. Pas de fioriture, pas de tournures superflues, juste l'essentiel pour décrire à quel point le manque d'amour et de considération peut détruire un être, ou du moins l'empêcher de se constituer en tant qu'être. La force de ce récit tient aussi à le personnalité de Ludovic, jeune garçon qui ne se rebelle jamais, qui trouverait presque normale la brutalité dont sa mère et ses grands-parents font preuve à son égard. En même temps, il n'a rien connu d'autre depuis sa naissance. C'est un jeune qui subit, qui avance dans la vie à sa manière, une manière qui ne plait pas car trop empotée et hors du cadre. Personne ne remet en cause l'environnement dans lequel il a grandi, personne ne va aux racines du dysfonctionnement, tous se heurtent à la personnalité de Ludovic et à sa bizarrerie dont lui seul semble responsable. C'est une histoire qui sonne juste, dont la force suffit pour ne pas avoir besoin d'en rajouter, ce qui nous empêche de tomber dans une sorte d'apitoiement malvenu et qui ne ferait pas honneur au personnage de Ludovic.

C'est aussi une histoire de destins. Je ne sais pas si l'auteur croit en la force du destin mais je trouve que tous ses personnages ont ça de commun, cette force irrépressible qui les tire vers l'accomplissement de ce pour quoi ils ont été envoyés sur Terre. Bien sûr, on pense d'abord à Ludovic car il est le personnage central du livre et parce que son destin, tellement empreint de la relation malsaine qu'il le lie à sa mère, ne peut le mener qu'à cette issue fatale. Mais il ne faut pas oublier les autres personnages qui sont eux aussi emportés par le tragique et empêchés dans leur liberté d'aller vers autre chose. Bien évidemment, je pense à Nicole, jeune adolescente ayant très envie de faire comme les adultes, à tel point que ce désir si ardent va la propulser trop vite dans sa nouvelle vie de femme et de mère. Dans les faits, elle restera toujours une fille-mère, engoncée dans le traumatisme de cette nuit affreuse, toujours dépendante des autres (ses parents puis Micho) pour faire tiers dans sa relation avec son fils - relation bien trop complexe pour évoluer vers du mieux. Enfin, il y a le personnage de Micho qui n'aura finalement jamais connu le bonheur, malgré toute la générosité qu'il a à offrir. Le destin le pousse irrémédiablement vers Nicole, tellement aveuglé qu'il est pour ne pas voir à quel point sa nouvelle femme est détraquée. Micho est la seule lumière d'espoir dans toute cette histoire extrêmement glauque.

Glauque, voilà le résumé des Noces barbares. Glauque pour qualifier la nuit au cours de laquelle Ludovic a été créé. Glauque pour qualifier la relation mère - fils qui constitue le cœur de l'intrigue. Glauque pour qualifier l'institution dans laquelle est admis le jeune adolescent. Lecture glauque et puissante, qui m'aura marquée pour plusieurs mois, si ce n'est années.
Dernières infos.

Les noces barbares a été publié en 1985 et compte 344 pages. Il obtient le Prix Goncourt la même année et est adapté au cinéma deux ans plus tard par Marion Hänsel.

Ma note.
Challenges.

Défi lecture 2020 : Consigne 90 - Livre ayant pour thème les relations mère/fils, mère/fille - 23/100