samedi 10 avril 2021

Le tendre baiser du tyrannosaure - Agnès Abécassis

En résumé.

On croise la vie de plusieurs êtres dans ce roman. D'abord Félix, passionné de dinosaures à tel point qu'il en fait son métier, très intelligent mais handicapé du contact humain, il est seul et ne sait pas comment faire pour se trouver une fille. Celle de son meilleur ami, Tom, un gentil flic qui vient de se faire larguer malgré son physique avantageux et son côté prince charmant. Il y a aussi la bande de copines, Ava, qui vient de se faire offrir une rivière de diamants, ce qui pourrait bien changer sa vie de maman solo de deux enfants, Olive qui s'apprête à épouser l'homme de sa vie tout en annonçant aux deux familles qu'ils ne souhaitent pas d'enfants, Perla, trompée quarante six fois par son mari infidèle, mais qui continue à se battre pour ses trois enfants et enfin Régine, une avocate qui a décidé de ne se mettre en couple qu'avec des mecs mariés pour éviter de souffrir suite à une rupture amoureuse dévastatrice. Les histoires de tous ces personnages vont se croiser, les destins vont se lier et tout pourrait bien basculer...

Mon avis.

Étouffée par la noirceur de ma précédente lecture, Les larmes noires sur la terre, j'ai eu envie d'une lecture légère pour enchaîner, une sorte de bouffée d'air frais pour chasser les idées noires, une douce transition vers une lecture plus corsée et amère. J'ai donc mis la main sur ce livre feel-good que j'avais repéré depuis quelques années mais que je n'avais encore jamais ouvert. Clairement, il a fait le job, il a rempli sa mission de lecture-transition, tout en restant néanmoins une lecture assez superficielle, faut pas en attendre grand chose.

Je suis toujours un peu partagée avec la chick lit, ou la littérature de poulettes (ce terme officiel me fait toujours beaucoup rire bien que j'y trouve une connotation négative). D'un côté, ça fait du bien de lire de temps en temps des histoires légères, sans prise de tête et où les dénouements sont heureux en général. D'un autre côté, ces histoires sont souvent mal écrites, les personnages souvent caricaturaux, les éléments narratifs peu travaillés, donnant une impression finale assez niaise et superficielle. Le tendre baiser du tyrannosaure ne déroge pas à la règle, me laissant toujours aussi partagée. Je dois tout de même avouer que le style d'écriture n'est pas si mauvais que ça, j'ai plutôt été agréablement surprise. C'est un roman qui se lit rapidement et qui ne demande pas une grande concentration, parfait si vous êtes un usager fréquent des transports en commun. Bien qu'il ne laisse pas des souvenirs impérissables, il met en scène des personnages agréables et gentillets. Si cet ensemble de critères ont fait que j'ai passé un bon moment, un certain nombre de points restent à revoir.

D'abord, les personnages mériteraient d'être davantage travaillés, ils ont un côté un peu artificiel, comme s'ils ne pouvaient pas être réels. C'est le cas de Félix, le paléontologue, et de Régine, l'avocate. Je trouve que leur personnalité ne cadre pas du tout avec leur métier, comme s'ils étaient des personnages totalement différents dans leur vie professionnelle et leur vie privée, tellement différents que c'est incohérent. Cela est aussi le cas pour certains éléments du schéma narratif. Le plus irréaliste reste l'histoire d'Olive, dont je ne dévoilerais rien pour vous laisser la surprise, mais je peux quand même dire que son histoire m'a laissée dubitative, jusqu'à plomber le récit entier et tomber dans les  clichés de la chick-lit, LE rebondissement totalement irréaliste qui arrive comme un cheveu sur la soupe et qui n'est là que pour créer un faux suspense. Une autre incohérence vient du fait que l'ensemble du récit est écrit à la troisième personne, sauf pour le personnage d'Ava, qui est rédigé à la première personne. On ne comprend pas vraiment pourquoi elle prend la parole alors qu'elle ne s'exprime à aucun moment sur les autres personnages, sauf à la fin. D'ailleurs, si les destins finissent par s'entrecroiser, cela arrive vraiment en toute fin de livre. C'est un procédé qui est souvent utilisé dans certains récits mais les liens apparaissent en général plus tôt, ce qui permet de créer un peu de suspense. Ici, cela arrive un peu trop tard et cela donne finalement une image décousue de l'ensemble.

Une lecture mitigée, mais qui aura néanmoins eu le mérite de m'offrir une pause littéraire bienvenue après une lecture harassante et difficile. Un roman léger, à vous procurer si vous êtes un amateur/une amatrice du genre, peut-être adaptée à la saison estivale, quand on apprécie les longues heures de lecture sur la plage ou à l'ombre d'un arbre.
Dernières infos.

Le tendre baiser du tyrannosaure a été publié en 2016 et compte 350 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 95 - Un livre dont un personnage est enseignant - 12/100

dimanche 4 avril 2021

Les larmes noires sur la terre - Sandrine Collette

En résumé.

Il aura fallu un enchaînement de tristes hasards pour précipiter Moe dans le désespoir le plus profond. La rencontre avec cet homme qui l'encourage à quitter son île, Tahiti, pour échouer en banlieue parisienne. La violence et les reproches, les petits boulots éreintants qui ne lui permettent même pas d'être autonome financièrement, une nuit d'infidélité au cours de laquelle son enfant sera conçu. Puis la fuite du domicile, pour échapper à la violence, quelques jours passés chez cette femme qui la rejette à son tour. Tout ça pour échouer dans cette ville misérable, La Casse, un amoncellement de voitures pourries devenues maisons pour ceux qui n'ont plus un sous, ceux qui sont seuls, ceux pour qui le mot "avenir" ne fait plus parti de leur langage. Des véhicules-taudis à perte de vue, la drogue, la prostitution, le travail aux champs payé quelques centimes. C'est dans cet environnement que Moe élèvera son enfant, bien trop triste pour lâcher quelques larmes. Heureusement, quelques rayons de soleil, les yeux de ses voisines, Marie-Thé, Poule, Jaja, Ada la vieille et Nini-peau-de-chien. Des femmes aussi désœuvrées que Moe mais dont l'humanité est toujours intacte. Ensemble, elles font la promesse de se serrer les coudes, pour le meilleur et pour le pire.

Mon avis.

Un livre que j'ai découvert en parcourant la bibliothèque d'une amie aux goûts très sûrs. Aimant les histoires un peu déviantes et aux ambiances sordides, je me suis précipitée dessus, certaine qu'il remporterait mon adhésion. J'ai eu la chance que la médiathèque l'ait dans ses rayonnages. Aussitôt repéré, aussitôt emprunté, aussitôt dévoré.

Il faut avoir le cœur solide pour affronter cette lecture éprouvante. On ressort de là lessivé, broyé, déshumanisé, heurté par le comportement effroyable des hommes. Une ambiance glauque et très sombre pèse sur l'ensemble du roman, un sentiment d'oppression nous saisit à chaque page tournée, on se demande quand cela va s'arrêter, et pourtant ça monte crescendo. L'écriture de Sandrine COLLETTE est incisive, précise, pas de superflu, pas de mot pour heurter directement la sensibilité, mais plutôt de l'implicite, une atmosphère noire et démoralisante qui s'installe progressivement, le déballage de cet ensemble de hasards qui ont conduit à la pauvreté la plus extrême, tout ça tellement réel. On ne sait quasiment rien du passé de Moe, comme si celui-ci était trop heureux pour avoir sa place ici, comme si la jeune femme était désormais tellement prise dans une spirale aliénante que ce qu'elle est au fond ne compte plus. Évanouis les cocotiers, les mers turquoises et les plages de sable blanc, la réalité contraste durement avec ces images pleine de couleurs et de chaleur.

L'essentiel du récit porte sur le quotidien de Moe dans son quartier de La Casse et ses tentatives pour fuir cet univers hors du temps. Un univers entièrement fabriqué par l'auteur, mais dont le réalisme nous effraie, et si ce décor horrifiant prenait place dans quelques années ? Je me suis d'ailleurs renseignée au début de ma lecture pour savoir si tout ça n'était déjà pas une réalité. Le symbole d'une société à bout de souffle dont on commence déjà à voir les contours. L'humain réduit à ses plus vils instincts, des animaux presque, prêts à tout pour survivre dans ce contexte si aliénant et déshumanisant. La présence des autres femmes vient apporter quelques touches de lumière à cette histoire sordide. Mais cela est de courte durée, car on voit à quel point elles ont également été marquées par la vie et plongées elles aussi dans un désespoir qui ne connaît pas de limite. En fait, la luminosité vient de leurs valeurs, auxquelles elles s'accrochent alors que tout pourrait les dévier de la morale. Un message d'espoir, même dans les pires configurations, la solidarité et l'entraide, voire l'amitié perdurent chez certaines personnes. Un mot enfin sur l'enfant, ce bébé que Moe tardera à nommer tant elle essaie de le mettre à distance de toute cette misère, comme si le traiter en objet lui permettrait de ne pas voir tout ça, et lui garantirait un avenir meilleur. Là aussi, l’attitude de Moe vis-à-vis de l'enfant injecte une part de sordide à l'intrigue, l'amour mère-fils étant mis à rude épreuve, il s'agit déjà de survivre avant de parler d'amour.

Une lecture qui n'est pas anodine, dans laquelle on doit se plonger avec prudence car elle peut heurter. Heureusement que j'ai pu l'entrecouper par des journées de travail pour penser à autre chose car son côté très sombre peut vite nous atteindre. Une fois le livre refermé, j'ai eu une grande envie d'une histoire légère, même niaise pour atténuer l'émotion douloureuse des Larmes noires sur la terre.
Dernières infos.

Les larmes noires sur la terre a été publié en 2017 et compte 336 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 55 - Un livre dont le titre contient une expression grammaticale de localisation (sur) - 11/100
En 2021... Je voyage : France (+ 10 points)

dimanche 21 mars 2021

Ce que le jour doit à la nuit - Yasmina Khadra

En résumé.

Dans les années 1930, en Algérie, Younes et sa famille sont contraints de quitter leurs terres agricoles après un ultime incendie. Sans le sous, ils débarquent dans les faubourgs d'Oran, logés dans un taudis, au milieu d'une pauvreté sans nom. Le père du jeune garçon s'acharne nuit et jour à trouver du travail pour nourrir sa famille mais bientôt cela ne suffit plus. L'oncle, pharmacien, propose d'adopter Younès pour lui offrir un avenir meilleur. Younès sera désormais Jonas, et il grandira auprès de son oncle et de sa tante, au train de vie plus que confortable. Après un incident, la famille recomposée quitte à son tour Oran pour rejoindre Rio Salado, un village principalement habité par des colons venus d'Espagne et renommé pour son activité viticole. C'est là que Jonas passera sa vie, nouera une amitié forte avec Simon, Jean-Christophe et Fabrice, rencontrera les beaux yeux d'Emilie, pour finir par se laisser surprendre par une guerre atroce qui bouleversera tous ses repères.

Mon avis.

Voilà une lecture entamée un peu par hasard, alors que je cherchais de nouveaux auteurs étrangers pour mon challenge "En 2021... Je voyage". Si j'avais déjà beaucoup entendu parlé de Yasmina KHADRA, je n'avais encore jamais lu un de ses ouvrages. Après quelques explorations, j'ai pensé que Ce que le jour doit à la nuit serait celui qui me tenterait le plus, parmi sa bibliographie étendue. Je ne me suis pas trompée, ce fut une lecture riche et chargée en émotions.

C'est bien le personnage de Younès, devenu Jonas, qui nous accompagne durant la totalité du récit - un récit narré à la première personne et qui retrace toute une vie, depuis les premières tragédies jusqu'aux regrets qui accompagnent ce jeune homme devenu grand-père. Une vaste fresque qui se lit pourtant facilement. La longueur idéale, un peu plus de quatre cent pages, certaines époques sont balayées assez rapidement alors que les événements principaux sont analysés avec plus de détails. La plume de Yasmina KHADRA est précise, travaillée, et sert à merveille ce personnage si complexe qu'est Younès. Le décor est planté avec efficacité, un cocktail de sensations me saisissent désormais quand je pense à ce livre : la puanteur des faubourgs d'Oran, la chaleur qui écrase ces terres d'Algérie, la maison de Younès, que j'imagine avec beaucoup de verdure, et sa vue sur les vignes, la musique qui résonne dans les bals pour célébrer les vendanges, la maison des Cazenave, blanche, majestueuse, avec vue sur les collines desséchées. Il y a l'émotion aussi qui me saisit, celle d'avoir eu le sentiment de partager cette vie faite d'un enchaînement de tragédies.

Même si la guerre d'Algérie arrive en toile de fond dans les derniers chapitres, Ce que le jour doit à la nuit est avant tout le récit d'une existence, marquée par les malheurs, plus que par le bonheur. Il ne faut pas y voir un plaidoyer pour tel ou tel camp, juste l'histoire d'un jeune homme, né algérien mais élevé à la française, un jeune homme qui a toujours eu du mal à se positionner, que ce soit pour se définir une identité comme pour dire oui à la femme de sa vie. Par lâcheté peut-être, pas peur de trahir, parce qu'on ne lui a jamais demandé de choisir dans ses premières années, parce qu'il a de nombreuses fois subi le déracinement... Il est difficile de porter un jugement sur l'attitude de Younès tant sa position est compliquée à tenir. J'ai surtout été émue par cette vie qui a été faite d'actes manqués, les espoirs déçus et les regrets qui hantent à l'approche de la fin. Ces personnes que l'on croise, que l'on aime puis qu'on laisse partir, avec une douleur tellement vive qu'elle empêche des retrouvailles ultérieures. C'est un des travers de la vie qui m'obsède et j'ai trouvé un écho à tous mes questionnements dans les réflexions de Younès. Ainsi, j'ai vécu ce livre plus comme une découverte de différents personnages aussi complexes les uns que les autres que comme un récit sur la guerre d'Algérie et la difficulté à choisir un camp, même si ce thème est bien évidemment abordé par l'auteur. Pour moi qui n'avais jamais lu à ce sujet, je trouve que c'est d'ailleurs une bonne entrée en matière, pas trop de date, ni de politique, juste la petite histoire encore une fois, le chagrin vécu dans les deux camps, ceux qui ont été opprimés et qui ont pris les armes, et ceux qui ont été contraints de s'exiler alors qu'ils considéraient l'Algérie comme leur terre natale, n'ayant jamais foulé le sol français auparavant. Il n'y a pas de parti pris dans cette histoire, juste des hommes, des faits et des choix à faire ou à ne pas faire.

Une première rencontre avec Yasmina KHADRA réussie et prometteuse. L'histoire de Younès démontre une justesse dans les réflexions, l'émotion qui m'a saisie en fin de livre m'a laissée dans un état de mélancolie puissant. Si jamais vous ne connaissez pas cet auteur, je vous conseille de commencer par ce livre. Et si jamais vous avez déjà lu un livre de l'auteur, je vous conseille quand même de vous plonger dans celui-là ! 
Dernières infos.

Ce que le jour doit à la nuit a été publié en 2008 et compte 413 pages. Il a été adaptée en film en 2012 par Alexandre ARCADY.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 94 - Un livre dont le titre contient un moment de la journée (aube, matin, matinée, après-midi, soir, crépuscule, nuit...) - 9/100
En 2021... Je voyage : Algérie (+ 20 points)

samedi 13 mars 2021

Sublime royaume - Yaa Gyasi

En résumé.
 
Chercheuse en neurochirurgie, Gifty tente d'expliquer, au moyen de ses expériences sur des souris de laboratoire, les mécanismes neurologiques sous-jacents aux phénomènes d'addiction et de dépression. La jeune femme n'a pas choisi ces sujets par hasard. Issue d'une famille originaire du Ghana, mais née aux États-Unis, elle est depuis son enfance confrontée aux cycles dépressifs de sa mère et à l’addiction de son frères aux opioïdes, ces fameux médicaments anti-douleur qui ont tué des milliers d'Américains. Alors qu'elle avance dans ses recherches, elle doit accueillir chez elle sa mère qui connaît une rechute et qui reste prostrée dans son lit nuit et jour. Ce nouvel épisode dépressif rappelle à Gifty son enfance très marquée par la foi religieuse de sa mère, les sautes d'humeur de cette dernière, l'absence de son père, la popularité de son frère Nana puis sa descente aux enfers. A travers ces souvenirs, elle cherche à expliquer la femme qu'elle est aujourd'hui, panser les blessures pour aller de l'avant, trouver suffisamment de force et de courage pour supporter le chagrin abyssal de sa mère.

Mon avis.

J'ai emprunté ce livre à la médiathèque un peu sur un coup de tête, séduite par sa couverture aux couleurs vives mais aussi par la réputation de Yaa GYASI qui a connu le succès avec son premier roman No home, que je n'ai pourtant pas lu jusqu'à présent. C'était aussi l'occasion de découvrir un nouvel auteur originaire du continent africain, toujours dans l'optique de diversifier mes lectures. Ce livre, bien que triste et désarmant, fut une agréable surprise.

C'est vrai qu'il faut avoir un moral d'acier lorsqu'on entame ce roman. La couverture, si belle et si vive, et ce titre prometteur offrent un contraste saisissant avec le contenu. Il s'agit en fait d'une introspection, qui dure plus de trois cent pages, une analyse de ce qui a été et de ce qui est, des causes et des conséquences. L'ensemble du récit est construit sur des alternances entre passé et présent, épousant la forme d'une spirale. Gifty déroule progressivement le fil de sa vie, puis le casse, revient au présent, puis continue quelques pages plus loin à le dérouler, pour s'arrêter sur des points de détail qui pourraient en fait expliquer la détresse de cette famille brisée. Ainsi, même si l'on reste sur un récit à la première personne parfois pesant, l'ensemble reste dynamique, on est plongés au cœur de cette analyse psychologique, voire philosophique, très fine, complexe et menée avec beaucoup de rigueur. Les alternances entre passé et présent sont bien construites, de sorte que je ne me suis jamais sentie perdue. Même s'il n'y a pas de suspense, puisque Gifty résume dès les premiers chapitres ce qu'il est arrivé à sa famille, on a pourtant envie de tourner les pages pour découvrir avec précision quels sont les éléments qui ont mené à de tels drames.

J'ai trouvé que le personnage de Gifty n'était pas véritablement attachant. Bien qu'elle ait dû surmonter de nombreuses épreuves qui ne peuvent que toucher le lecteur, elle reste difficile à cerner. En même temps, cette complexité du personnage montre à quel point il a été travaillé par Yaa GYASI. C'est un personnage empli de nuances, ni blanc, ni noir, constamment partagé entre ses valeurs, et notamment la place de la religion dans sa vie, et ce qu'elle est devenue au fil des années, une jeune femme ayant choisi de se tourner vers les sciences et donc vers une approche plus "rationnelle" des êtres et des choses. Quoiqu'il en soit, elle se pose des questions de fond, obsédée par cette envie de comprendre ce qui peut amener une personne à ne plus sortir de son lit, ne plus éprouver de plaisir pour quoique ce soit, et ce qui peut amener quelqu'un d'autre à tomber dans une forme d'addiction. Ainsi, les thèmes de la religion et de la science, ainsi que leur opposition, sont omniprésents et Gifty finit par leur donner un même dessin, celui de comprendre l'Homme et de trouver des raisons à des comportements irrationnels. D'autres thèmes sont également présents, comme celui du déracinement, ici du Ghana pour rejoindre les Etats-Unis, ou encore celui de la place des personnes noires immigrées dans la société américaine. Il est aussi question des relations filiales, et de la famille au sens large, comment les non-dits, les décisions prises à la hâte peuvent engendrer de la rancœur, jusqu'à aller au désespoir. L'auteur saisit ainsi dans ces quelques pages toute la complexité d'une situation, il n'y a jamais qu'une seule cause, les drames sont toujours d'origine multifactorielle.

Il s'agit donc d'un texte riche, posant de nombreuses questions et offrant au lecteur le cheminement d'une pensée, d'un raisonnement. L'action est apportée par la narration de la vie de cette famille éclatée, des êtres finalement banals mais au destin douloureux et complexe. A lire si jamais vous aimez ces romans à une seule voix, attention cependant à être dans une humeur de champion...
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Sublime royaume a été publié en 2020 et compte 371 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 86 - Un livre dans lequel une marque est citée (M&M's p.97) - 8/100
En 2021... Je voyage : Ghana (+ 25 points)

samedi 27 février 2021

La commode aux tiroirs de couleurs - Olivia Ruiz

En résumé.

Suite au décès de sa grand-mère, une jeune femme hérite de la commode de cette dernière. Un meuble massif, qui en impose de part ce qu'il refoule du passé, un meuble aux neuf tiroirs, chacun arborant une couleur différente. La jeune femme prend le soin de dépiauter chaque compartiment, effleure du bout des doigts chaque objet, parcourt chaque morceau de papier pour enfin comprendre le passé de la défunte et jeter la lumière sur les secrets de famille tus depuis tellement longtemps. Une famille d'immigrés ayant fui la guerre civile d'Espagne alors que Franco s'emparait progressivement de chaque centimètre carré de leur territoire. La "abuela", cette femme à la fois si fragile et si forte, livre un à un ses mystères, depuis le départ de sa terre natale à la naissance de sa petite-fille, en passant par les histoires d'amour qui ont jalonné son existence mais aussi les désillusions, les malheurs et les difficultés à se faire une place dans son nouveau pays.

Mon avis.

J'ai toujours eu pour Olivia RUIZ une forme de sympathie. Déjà parce que nous sommes toutes les deux nées le même jour, à douze ans d'intervalle. Ensuite parce qu'elle a longtemps été la compagne de Mathias MALZIEU auquel je voue un vrai culte. Enfin parce que j'ai toujours apprécié son originalité et l'énergie qu'elle a mise dans ses premiers albums. J'étais donc pressée de la découvrir en tant qu'écrivaine. Autant vous le dire tout de suite, je n'ai pas été déçue du voyage et j'espère déjà qu'elle publiera très vite un nouveau roman.

Voilà un premier roman surprenant et presque déroutant. Son genre est difficile à identifier, puisqu'il se situe entre l'autobiographie et la fiction. Si Olivia RUIZ partage avec la narratrice un certain nombre de points communs, comme le fait d'être issue d'une famille qui a fui la guerre civile espagnole, d'autres faits sont purement inventés. Dans les interview qu'elle a donnés lors de la promotion de son livre, elle a pu expliquer que ses grands-parents ont toujours été secrets sur leur passé, et que cette histoire est en quelque sorte ce qu'elle aurait aimé qu'on lui dise, les femmes qu'elle décrit étant des symboles de courage et de liberté. J'ai vécu ma lecture comme une découverte des origines d'Olivia RUIZ alors qu'il faut garder en tête que tout cela est un peu romancé, même si le destin de Rita, la fameuse "abuela" est très certainement similaire au destin de milliers d'autres petites filles qui ont tout quitté pour se construire une nouvelle identité en France. Ce roman se conte à deux voix. La jeune femme s'exprime pour l'épilogue et le prologue, mais l'essentiel du corps du texte est conté par la grand-mère, chaque chapitre s'arrêtant sur un tiroir ouvert et un objet dévoilé. Le récit est assez court puisqu'il fait moins de 200 pages. C'est à la fois frustrant car on se sent tellement bien aux côtés des personnages qu'on a envie que ça dure le plus longtemps possible, mais cela permet d'un autre côté d'avoir un récit dynamique, sans aucune longueur.

C'est le deuxième roman que je lis sur le thème de la guerre civile espagnole, après avoir découvert Une dernière danse de Victoria HISLOP l'été dernier. Décidément, c'est un thème qui me parle et qui me plaît toujours autant. L'histoire de Rita m'a beaucoup émue et j'ai dû retenir mes larmes plusieurs fois au cours de ma lecture. Ce n'est en aucun cas un roman larmoyant ou tire-larme, mais le simple fait de s'attacher à ces personnages si humains et si simples dans leur façon d'être ne peut que nous provoquer une vive émotion. Le parcours de Rita est à son image, digne, courageux, mais aussi précaire et fragile.  L'écriture d'Olivia RUIZ sert à la perfection ces personnages à la fois si vifs et si vulnérables. Malgré l'émotion qui m'a tenaillée jusqu'à la dernière page, les images qui me viennent immédiatement en tête lorsque je repense à ma lecture sont très colorées, une sensation de chaleur m'envahit, le soleil de Narbonne, le sourire de ces femmes déracinées, leur accent réprimé mais ayant conservé une forme d'impertinence, une musique joyeuse type guinguette et des décors des années 40/50, l'insouciance, voire la naïveté, le charme suranné de cette époque. Bien sûr, en toile de fond, il y a l'histoire avec un grand H, à l'origine de tous ces maux mais ce livre se concentre avant tout sur la petite histoire, celle des gens ordinaires et celle de ces femmes qui ont parfois dû mettre leur orgueil et leurs sentiments de côté pour continuer à vivre et donner du bonheur à leur descendance.

Je ne savais pas si je pouvais placer ce livre dans la catégorie des coups de cœur, mais une telle émotion à la lecture d'un livre n'arrive pas tous les jours, alors je dois m'avouer vaincue face au talent d'Olivia RUIZ et à la qualité de ce premier roman. J'espère qu'il inaugure une longue suite à venir... D'ici là, courez chez votre libraire ou dans votre médiathèque de quartier et lisez sans plus tarder La commode aux tiroirs de couleurs !
Dernières infos.

La commode aux tiroirs de couleurs a été publié en 2020 et compte 198 pages.

Ma note.

Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 82 - Un livre d'un auteur qui est né durant le même mois que vous - 6/100
En 2021... Je voyage : France (+ 10 points)

samedi 13 février 2021

"Arrête avec tes mensonges" - Philippe Besson

En résumé.

1984. Philippe, adolescent brillant, formaté pour de grandes études, fils d'instituteur, quelques amis et les autres qui lui jettent des "pédales" à la figure dans la cour de récréation. Philippe, attiré par un grand ténébreux, solitaire voire mystique, Thomas Andrieu. Le premier qui admire le deuxième, tout en sachant qu'il ne se passera jamais rien. Pourtant, Thomas choisira le bon moment pour dire à Philippe quelques mots, une invitation dans un bar reculé de la ville, loin des regards. Des rendez-vous se multiplieront, dominés par l'attirance sexuelle qui existe entre les deux hommes, pas beaucoup de mots, simplement les corps qui s'expriment. Ça y est, l'amour est là, mais il faut se taire, car l'homosexualité est un sujet tabou en ce début des années 80. Puis l'été arrive, chacun obtient son Bac, l'un part pour l'Espagne, l'autre pour Bordeaux, déjà tourné vers un avenir radieux. Une séparation qui ne sera jamais digérée. Un être que l'on a aimé et que l'on ne voit plus. Quelques années plus tard, Philippe aura des nouvelles de Thomas, d'une façon totalement inattendue. Un premier coup de massue, et plusieurs autres qui suivront.

Mon avis.

Je pense que c'est la première fois depuis très longtemps que je rédige la chronique d'un livre alors que je viens de le terminer. C'est dire s'il m'a bouleversé. L'envie d'écrire à chaud, de dire combien j'ai aimé ces quelques pages, combien j'ai été emportée par cette partie de vie de Philippe BESSON alors que je ne m'y attendais pas du tout. Pour rien ne vous cacher, j'ai ouvert ce livre un peu au hasard, ne sachant pas de quoi il parlait, il trônait depuis des années sur mes étagères, acheté sur un coup de tête dans une recyclerie, juste parce qu'il avait été très médiatisé à sa sortie. J'aime être surprise de la sorte, un coup de cœur littéraire presque accidentel mais ô combien plaisant !

L'auteur, Philippe BESSON, plutôt habitué des romans de fiction, se livre ici à un genre nouveau, celui de l'autobiographie. Pour une première, il attaque fort, puisque ce qu'il livre ici est de l'ordre du très intime, son orientation sexuelle, et plus particulièrement cet amour de jeunesse qui est en fait l'amour d'une vie, une rencontre qui ne se produit qu'une fois et qui laisserait des traces dans chacun de ces romans. Le livre est court, je ne sais pas si cela sert ou dessert son projet. D'un côte, je trouve que c'est la longueur idéale pour nous toucher en plein cœur, quelque chose de vif, de rapide, d'incroyablement percutant. D'un autre côté, j'aurais tellement aimé passer plus de temps avec ces personnages. On est presque blasé de les côtoyer si peu de temps alors qu'ils sont si prometteurs. Mon seul bémol va à l'auteur lui-même, dont j'ai perçu à certains moments une fausse pudeur, quelques vantardises dans le propos, peut-être un coup marketing, mais cela reste fugace et peut-être que je me trompe, tout n'est qu'affaire d'interprétation. 

Le premier point fort de ce roman est très certainement cette histoire d'amour passionnelle, charnelle, voire même spirituelle, et ses corollaires qui font très vite leur apparition : le doute, le manque de l'autre, la séparation, la jalousie. Tout cela est rendu plus compliqué par les tabous sociaux qui imposent à Thomas de vouloir garder une extrême discrétion quant à sa relation avec Philippe. Le deuxième point fort est le personnage de Thomas que j'ai trouvé absolument magnifique. Un homme ordinaire, qui n'est pas médiatique contrairement à l'auteur, un lycéen devenu paysan, un homme qui a grandi avec sa pudeur, la peur du qu'en dira t-on, qui s'est empêché beaucoup de choses et qui n'a pas réussi à dépasser ses propres barrières et les limites qu'il s'est imposé. C'est un personnage de tragédie, si beau, on devine ses tourments, les faux-semblants qu'il a construits les uns après les autres et à quels points ceux-ci se sont avérés destructeurs. Plusieurs fois au cours du récit, je me suis retenue de ne pas pleurer, émue jusqu'au trognon par cette histoire si pure et si belle et ce personnage à la fois si vrai et si complexe. Cela faisait des lustres que je n'avais pas eu envie de verser une larme lors de la lecture d'un bouquin. C'est dire l'intensité du récit et de la plume de l'auteur.

Une lecture incroyablement rapide, mais qui laisse des traces, et que je relirai assurément. J'ai désormais une furieuse envie de lire la bibliographie de Philippe BESSON, à la recherche des petits bouts de Thomas qu'il a disséminé ça et là. Peut-être relire aussi pour la troisième fois L'arrière saison, avec ce regard neuf, maintenant qu'il a livré les clefs pour comprendre l'ensemble de son oeuvre. Vraiment, vous pouvez y aller les yeux fermés !
Dernière infos.

"Arrête avec des mensonges" a été publié en 2017 et compte 159 pages.

Ma note.
Challenges.

* Défi lecture 2021 : Consigne 11 - Livre LGBTQIA* - 4/100
En 2021... Je voyage : France (+ 15 points)

dimanche 7 février 2021

Marcher droit, tourner en rond - Emmanuel Venet

En résumé.

L'homme qui se livre dans ces quelques pages est atteint du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme. A l'occasion de l'enterrement de sa grand-mère, décédée la veille de ses cent ans, il s'érige contre tous les faux-semblants qui jalonnent notre existence, ces légendes qui entourent la mort d'un être cher, ces discours qu'on écrit pour lui rendre hommage, que l'on embellit pour cacher la triste vérité, celle d'un être comme les autres, qui a fauté et dont la vie n'a pas été aussi glorieuse que l'on voudrait bien le faire croire. L'homme qui se livre ici aime l'honnêteté et la justesse, et ne peut pas rester de marbre face à ces inepties qui sont débitées sur cette femme dont on pourrait croire qu'elle fut une sainte de son vivant. Il écrit pour dire la vérité, sur sa vie à lui, sur son entourage, pour parler de ses passions aussi, le Scrabble, les crash d'avions, et l'amour de sa vie, Sophie Sylvestre.

Mon avis.

Un très court roman emprunté sur un coup de tête à la médiathèque dans la panière des "coups de cœur" des bibliothécaires. Outre le fait que j'aime bien découvrir des livres qui ont été appréciés par d'autres, l'autisme est un thème que j'apprécie en littérature et sur lequel j'ai déjà lu, les conditions étaient donc réunies pour que je parte à la découverte de Marcher droit, tourner en rond.

Si comme moi, vous vous posez la question, je vous le dis tout de suite, ce livre n'est pas une autobiographie. L'auteur, Emmanuel VENET est psychiatre, et de part sa fonction, j'imagine qu'il connaît on ne peut mieux la psychologie et les réactions des personnes Asperger. Ce récit, de fiction, est tout à fait réaliste et on peut aisément imaginer qu'il est autobiographique. Pas de chapitre pour prendre des pauses, le tout est livré en bloc, comme s'il s'agissait d'un monologue que l'on ne pouvait entrecouper, un flot de paroles ininterrompu pour parler de tout, mais surtout des artefacts que l'homme met en place pour protéger son ego, pour se construire une vie sociale et pour avancer dans la vie de façon à peu près sereine. Ces artefacts atteignent leur paroxysme lors des discours de décès, où le défunt est très souvent érigé en héros, détenteur de nobles qualités, droit dans ses bottes, et n'ayant jamais fait une seule entorse à ses valeurs et convictions. Le narrateur s'emploie à démonter une à une ces paroles qui rassurent, en comparant ce qui se ressort de ses discours et la vie réelle de sa grand-mère, si humaine dans ses péchés. Il passe également au vitriol les mœurs dissolus des membres de sa famille, avant de s'épancher sur sa vie à lui, cette fascination pour l'honnêteté, la justice, et son absence de maîtrise des codes sociaux. Il parle aussi de cet amour platonique pour une fille rencontrée au lycée, qu'il finit par harceler. Il ne comprendra pas par la suite ce qui lui sera reproché lorsque la fille aura porté plainte.

J'ai aimé la franchise des propos et me suis souvent reconnue dans certaines de ses réflexions. Il dit tout haut ce que l'on pense bien souvent tout bas. Mention spéciale pour les conversations de secrétaire, telles que je les appelle, ces dialogues qui n'en finissent par autour des fringues, des enfants, des restaurants en vogue et des vacances passées à l'autre bout de la planète, ces conversations dont je ne perçois pas bien l'intérêt et qui me comblent d'ennui, tout comme lui. Ce récit n'aborde pas l'autisme en tant que tel, il est plutôt une plongée dans le raisonnement d'une personne autiste et sa façon de concevoir des événements du quotidien, en décalage permanent avec ce qui est attendu d'un raisonnement d'une personne dite "normale". J'ai également aimé le réalisme des personnages, on se croirait dans sa propre famille, et cela fait du bien de lire sur des gens du quotidien, auxquels on peut s'identifier. Cette impression rejoint celle que j'avais eue suite à la lecture d'Avant que j'oublie d'Anne PAULY, roman également publié chez les éditions Verdier. Ce récit d'une jeune femme qui a perdu son père m'avait frappé par sa simplicité, tout comme ce livre. Malgré ces points positifs, cela reste un roman très court, et même si j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire, je ne suis pas sûre de m'en souvenir bien longtemps. Il fait partie de ces livres vite lus et vite oubliés. Néanmoins, je ne regrette pas du tout ma lecture, et suis contente d'avoir croisé la route de cet homme atypique mais souvent très juste dans ses propos.

Un livre que je conseille pour qui a envie d'un récit rapide mais avec de la mâche, et pour qui souhaite se plonger dans la psychologie des personnes présentant le syndrome d'Asperger. Si jamais vous croisez la route de ce roman, marchez droit et ne tournez pas en rond pour entamer les premières pages.
Dernières infos.

Marcher droit, tourner en rond a été publié en 2016 et compte 128 pages.

Ma note.
Challenges

* Défi lecture 2021 : Consigne 23 - Un livre provenant d'une maison d'édition du pays dans lequel on vit - 3/100
En 2021... Je voyage : France (+ 20 points)